Si j'allais avec des jeunes à Auschwitz, je leur dirais... 

« Je voudrais vous remercier tous d’avoir bien voulu entreprendre ce voyage. C’est courageux, c’est estimable, mais vous comprendrez bien vite que c’est responsabilisant. Ce voyage en humanité nous permettra d’ajuster la Mémoire, de nourrir la Mémoire, de sauver la Mémoire, d’honorer la Mémoire, pour contribuer à bâtir positivement notre avenir, même si nous savons bien qu’en maints endroits l’homme a continué – et continue – à perpétrer le mal et l’horreur… En constatant tous les crimes contre l’humanité survenus depuis la Shoah, nous pourrions affirmer que les leçons de l’histoire ne servent à rien. Est-ce une raison pour baisser les bras et nous réfugier dans l’aquoibonisme ? Les hommes ont des oreilles et n’entendent pas, dit-on quelque part dans la Bible, ils ont des yeux et ne voient pas. On pourrait dire aussi, pour paraphraser cette affirmation : les hommes ont un cœur capable d’aimer mais ils n’en ont que faire !

Nous n’allons pas à Auschwitz pour engranger des connaissances, même si c’est nécessaire et nous continuerons de le faire. La connaissance la plus inattendue que nous ferons, c’est celle de nous-mêmes. Attendons-nous à faire connaissance avec nous-mêmes, à découvrir l’étranger que nous sommes pour nous-mêmes, et cela, à travers toutes les zones de notre humanité qui seront touchées et éclairées au cours de ce voyage, lequel va se révéler un voyage intérieur porteur d’une grande fécondité.

À partir de l’œuvre indispensable et vitale de la Mémoire, si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous atteindrons la dimension du Cœur, en éclairant et affinant notre Conscience. Le Train de la Mémoire (que vous allez prendre) nous invite à célébrer le Zakhor et le Yizkor, deux dimensions de l’acte de Mémoire. Je m’explique sur ces deux expressions du Judaïsme : le Zakhor est la mémoire des événements vécus et leur perpétuation impérative au cours des siècles pour en préserver l’avenir ; le Yizkor est la mémoire des victimes passées, de la famille, des amis, des communautés, de toute la Shoah, c’est pourquoi nous emportons les noms que l’on nous a confiés pour les proclamer sur les lieux du drame. C’est donc un acte de Mémoire qui comporte deux poumons, le Zakhor et le Yizkor, qui permettent de respirer pleinement et de produire l’acte de Mémoire dans toute sa dimension. Nous serons en quelque sorte les célébrants de cet acte, sans en appliquer le rituel, mais en vivant son essence. Nous allons célébrer en quelque sorte une forme de Yizkor pour les personnes disparues, celles dont nous portons les noms avec nous, que nous ne connaissons sans doute pas, à quelques exceptions près. Ce sera un acte ponctuel lors de ce voyage.

Mais ce qui va perdurer au delà de notre voyage, c’est le Zakhor, c’est à dire l’acte d’une mémoire pérennisée dont nous pouvons accepter de devenir responsables pour toujours. Et pour bien saisir et visualiser cet acte, nous allumerons ce mot hébreu en lettres de feu dans le camp de Birkenau tout en haut de la rampe de sélection. Mais, si nous oublions ces deux mots compliqués, et ce sera le cas, mis à part nos frères et soeurs Juifs qui nous accompagnent, nous devons faire en sorte de ne pas oublier le sens du Zakhor, et l'urgence de le mettre en pratique en notre monde tourmenté par l’antisémitisme, l'antijudaïsme, mais aussi, toutes formes de racisme, de xénophobie, d’ecclesiophobie, de cathophobie,  d’homophobie, toutes formes sournoises de haine… et même d’egophobie, ce néologisme peu répandu, qui veut qualifier l’auto-dépréciation, la dévalorisation de soi, allant jusqu’à la haine de soi. En quittant Auschwitz, souvenez-vous jusqu’où peut mener une petite étincelle de haine.

Ce devoir de Mémoire perdurant incombe à tous les hommes de bonne volonté, et pas seulement au peuple Juif ou aux groupes humains qui furent touchés également par le processus nazi d’extermination, notamment les Tziganes. Il faut bien reconnaître avec courage et lucidité : le mal que l’humanité a été capable de produire en son sein par la Shoah concerne tout le genre humain. Je dois reconnaître que je suis capable, que nous sommes capables d’utiliser à l’envers la puissance de création qui est en nous, pour travailler à une anti-création, comme les nazis ont fait de la Shoah une anti-Torah, où toutes les valeurs de l’humanité ont alors été inversées.*

Tout homme de bonne volonté est appelé à s’enrôler sous la bannière du Bien, pour combattre toute renaissance de l’hydre de la haine raciale dont, malheureusement, les têtes repoussent ici où là ; invitation aussi à combattre la sève purulente que cette haine sème dans les cœurs. Auschwitz, ce lieu de mort, ce paroxysme de la barbarie, de la haine, cette vision d’horreur sur le cœur humain, Auschwitz, nous renvoie dans la vie, pour nous rendre les uns les autres plus vivants d’une vraie vie, d’une vie plus intense et plus affinée, plus vivants parce qu’ayant accepté de passer au creuset brûlant de la vérité sur nous-mêmes.      

                                           

Allons écouter à Auschwitz ce que toutes ces voix qu’on a fait taire ont à nous dire aujourd’hui, nous pouvons leur rendre le droit à la parole, le droit de retrouver une identité, le droit de retrouver une place dans l’humanité. Ces êtres humains ne sont pas la partie d’un magma informe, ils sont chacun un être unique et irremplaçable, arraché à sa terre, à sa communauté, à sa famille, à ses biens, à son avenir, à ses projets, à ses réussites, à ses dons, à ses capacités qui sont les siennes à faire grandir l’humanité. Le monde claudique à cause de leur disparition. La conscience de l’humanité s’est assombrie d’un coup.

Écoutons ce qu’ils ont à nous dire, pour rendre leur mort moins scandaleuse et inutile, écoutons-les nous enseigner ce que nous aurions dû faire pour que tout cela ne soit pas. Semons la vie à partir de leurs vies répandues en cendres. Écoutons leurs voix nous dire de vivre pleinement, de mettre à profit le temps qui passe, d’apprécier ce qui nous est donné, de ne pas passer à côté de la vie, de ne pas gâcher nos talents, de ne pas éteindre nos intuitions, d’aller au bout de nos projets, de faire fructifier nos compétences, de faire les bons choix qui grandissent et épanouissent !

Sachons faire de notre rencontre avec la Shoah une chance pour notre monde contemporain et pour l’avenir de notre humanité. Chacun selon ses dons et ses aspirations. Les cendres des victimes d’Auschwitz seraient-elles plus chaudes que nos cœurs ? Puissent les feux des bûchers se transformer en lumière éclairant nos cœurs. Les cendres qui sont montées vers le ciel par les cheminées des crématoires sont retombées sur notre terre. Puissent-elles l’ensemencer de vigilance et d’éveil, de tolérance et d’accueil, de justice et d’amour. »
 

Jean-Marie Martin, oratorien.

* La Shoah est l’inversion totale et radicale du principe d’évolution, d’humanisation, de civilisation, de rédemption, de divinisation… inversion totale du projet de Dieu. Le créé se brise sur ce point Shoah, il se diffracte pour se perdre dans le néant. Au point Shoah, la Conscience est souillée, distordue, piétinée, engloutie, et puisqu’elle est liée à la perception divine, elle entraîne avec elle dans son déclin la Conscience d’une existence de Dieu, du Dieu que d'aucuns ont accusé de laisser en silence exterminer son Peuple, sans doute pour détourner l'attention du silence des hommes en cette occurrence, car si Dieu se tait, existe-t-il ? Et voilà le soupçon inoculé dans les esprits : profitons d'exterminer Dieu en même temps que son Peuple !

© 2019 Jean-Marie Martin