Éditoriaux

Éditorial estival – 2020

Des vacances authentiques 

Vous connaissez sans doute les trois singes de la sagesse. L’un se bouche les yeux, un autre les oreilles, et le troisième, la bouche. Je vais utiliser ce symbole d’origine asiatique pour vous souhaiter un bon été. Curieux envoi sur les routes des vacances ! Bien que ce symbole incite à ne rien voir, ne rien dire, ne rien écouter qui entrainerait au mal, (c’est l’explication habituelle de ce symbole simiesque) je vais le prendre à rebrousse-poil. Non, je ne veux surtout pas vous inciter à céder à toutes les tentations en inversant le sens de ces trois petites statuettes, rassurez-vous. Si j’inverse le sens du symbole, je réalise alors que l’on pourrait se boucher les yeux pour ne rien voir du bien qui est à faire, se clore la bouche pour ne pas proférer les paroles salutaires mais risquées pour nous, et s’obstruer les oreilles pour ne pas entendre les appels à l’aide qui nous dérangeraient.  
 

Nos trois petits singes utilisent leurs mains pour se confiner et se protéger, préoccupés qu’ils sont à ne pas faire le mal, ce qui est louable, mais au risque de ne pas faire le bien, comme je le soulignais plus haut. Leurs mains sont occupées à autre chose qu’à rejoindre les autres, tournées vers eux et sur eux, privés de la capacité de saluer, partager, accueillir, embrasser, aimer. Où est donc leur sagesse ? Occupés qu’ils sont à se garder parfaits, propres de tout mal, ils en oublient l’essentiel de ce qui fait notre humanité et pourraient passer à côté de leur accomplissement.
 

Après des mois de confinement où nos yeux ont été comme bouchés, car limités dans leur champ visuel entre quatre murs ; où nos oreilles ont été quasiment obstruées, car saoulées d’infos angoissantes, récurrentes, obsédantes ; où nos paroles ont été comme ankylosées, car limitées souvent en échanges exaltés ou vains au sujet de la pandémie… voici que nous allons rouvrir les yeux, les oreilles, la bouche, retrouver un horizon de visibilité sans limite, une capacité d’écoute élargie et diversifiée, des sujets de conversation libérés de l’angoisse et du manège étourdissant des idées morbides. Nous allons aussi pouvoir retrouver ceux que nous aimons et qui nous aiment.
 

Ouvrons les bras, les mains, – dans la limite des gestes barrières –, et libérons nos yeux, notre bouche, nos oreilles, déconfinons et déterminons notre cœur. Vive la vacance de nos enfermements coronaviresques ! Vive les vacances ! Vive les futures rencontres, découvertes inopinées, amitiés nouvelles et inattendues. Haut les mains bouchant nos yeux, notre bouche, nos oreilles ! Bienvenue aux regards renouvelés sur les personnes, sur les choses, les événements, les sites touristiques et les panoramas ; bienvenue aux paroles réinventées dans leur acuité, leur à-propos, leur circonstance, leur fruition ; bienvenue à l’écoute attentive, prodigue, bienveillante, captivée, généreuse et clémente. En somme, à toutes et à tous, bonnes vacances authentiques, hautes en couleur.
 

Jean-Marie Martin, oratorien, vicaire à Saint-Eustache

Le Prince de la Paix

Éditorial du 8 décembre 2019
Deuxième dimanche de l’Avent

 

Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. (Isaïe, 11,6)
 

« Dis, maman, elle est super cette lecture. C’est comme ça que j’aime la religion ! Je me verrais bien moi aussi conduire ces animaux ; tu te rends compte, maman, il y en a de féroces parmi eux, ils pourraient s’entretuer, et pourtant ils sont capables de marcher ensemble et de vivre en paix. Tu vois comme les hommes ont du mal à faire ça. Réunir les opposants et leur apprendre à s’aimer, ça c’est de la religion que j’aime ! C’est de la vraie religion ! Sinon, ce n’est pas la peine ! ⸺ Bravo mon garçon ! Eh bien, justement, ton désir va être exaucé, Noël arrive ! Le Prince de la Paix va te combler en ce sens !
⸺ Il est déjà venu pas mal de fois ! Depuis que je suis né, on a déjà fêté Noël douze fois, et qu’est-ce que le fait qu’il vienne autant de fois a changé dans le monde ? Moi je ne me plains pas, car à chaque Noël on me fait une myriade de cadeaux ; à ce compte, je veux bien qu’il vienne deux ou trois fois par an, ce serait tout bénef, les jeux se démodent vite ! Et puis j’ai comme une petite envie de vélo électrique, et je n’ai pas l’impression qu’il soit programmé pour cette année ! Ne gronde pas, maman, c’est pour mieux suivre Jésus partout où il ira ; moi j’ai de petites jambes, et lui, il devait allonger pas mal les foulées sur les routes de Galilée ! 
⸺ Bon, écoute, mon grand, Jésus est venu une fois pour toutes, on le sait, mais nous, les hommes, on a besoin de faire des mises à jour. Tu fais ça sur ton ordinateur, n’est-ce pas ?
⸺ Oui, c’est même nécessaire, sinon il serait vite obsolète.
⸺ Eh bien, si à Noël on ne fêtait pas l’anniversaire de la naissance de Jésus parmi nous, on pourrait vite l’oublier ; notre émerveillement et notre action de grâce devant la venue de Dieu parmi nous pourrait bien vite s’effilocher. Et puis, c’est important la circularité incessante des fêtes chaque année, car pour nous, les anciens chrétiens, ça nous oblige à intégrer et approfondir davantage le Mystère. Et pendant l’année, plein de gens ont découvert l’Église, l’ont intégrée, et ils ont donc besoin de découvrir aussi toutes les étapes de la vie du Christ, en étant incorporés aux chrétiens plus anciens, et il est donc important que la liturgie tourne, tourne, et retourne, et fasse revivre ces grandes fêtes.
⸺ Comme les roues de ma bicyclette, faut qu’elles tournent pour pouvoir avancer, sinon le vélo tombe, et moi avec !
⸺ Il y a de ça ! Mais souviens-toi aussi que Jésus nous aime tellement, et qu’Il a tellement aimé être un homme comme nous, qu’il nous a promis de rester avec nous jusqu’à la fin des temps. On fête sa venue à Noël pour mieux prendre conscience de sa présence permanente avec nous.

 

Jean-Marie martin, oratorien, vicaire à Saint-Eustache 

Invitation au voyage

Editorial de l'été 2019

à Saint-Eustache

L'Ange et Tobie
de Santi di Tito

Eglise Saint-Eustache


Dis-moi, mon cher Tobie, dit l’Archange Raphaël, sais-tu à quelle époque a été peint notre tableau ? Ainsi, depuis quand existons-nous en tant qu’œuvre d’art ? Depuis quelle époque cheminons-nous ensemble, main dans la main, les yeux dans les yeux ? N’en as-tu pas assez de cette vie figée, et de cette contemplation nombrilique entre nous deux ? L’été vient d’arriver, il va durer de longues semaines. N’as-tu pas envie de découvrir un peu le monde ? Regarde ton chien à tes pieds, il frétille de la queue à l’idée de sortir de ce cadre. ─ Eh bien, faisons-le pour lui, sortons, répondit Tobie ! Vas-y, je te suis, comme d’habitude ! 


Ce jour-là, les deux personnage sortirent du tableau et disparurent de l’église Saint-Eustache. Ce tableau ne conservait que son décor de fond ! Les guides touristiques furent mis en défaut, en effet, comment allaient-ils présenter aux touristes cette œuvre désertée par ses sujets ? Dans un premier temps, l’Archange emmena Tobie dans maints endroits du monde où l’homme était malheureux, pauvre, maltraité, exploité, victime de nombreuses guerres, proie de l’esclavage. Tobie se montrait, selon les cas, ahuri, bouleversé, outré, accablé, ulcéré de découvrir « la vie en noir ! » ─ C’est ça le monde ? Rentrons au plus vite nous calfeutrer dans notre tableau ! ─ Pas tout de suite, répondit l’Ange, les vacances ne sont pas terminées. Suis-moi ! 


Et le personnage céleste prit Tobie par la main et le conduisit dans de nombreux endroits du monde où les hommes semblaient heureux, épanouis, riches, repus, gavés, profitant de tout ce qui est possible et imaginable. Son guide l’initia ainsi à « la vie en rose ! ». Tobie jubilait de joie ! Mais cela ne dura pas, car très vite l’Archange lui ouvrit le cœur et lui éclaira l’esprit. Alors son jeune compagnon se rendit bien vite compte que beaucoup de ces gens portaient en fait des masques, dissimulant, leur tristesse, leur ennui, leur lassitude, liste à laquelle s’ajoutait un véritable défilé, duplicité, envies, malversations, jalousies, perversité… ─ C’est ça le monde ? Rentrons subito nous réconforter dans notre tableau de Santi di Tito ! ─ Pas tout de suite, répondit Raphaël, les vacances ne sont pas terminées. Patience, suis-moi ! 


Et l’Archange emmena à nouveau Tobie dans la partie de la vie en noir, celle qui l’avait rebutée, à juste titre. Tobie manifesta fermement sa réticence et traîna des pieds. L’Ange lui intima l’ordre d’avancer, et surtout de bien observer. C'est alors que Tobie se rendit compte que, dans ce troisième cas de figure, il retrouvait des hommes de « la vie en rose », mais ceux-ci relevaient leurs manches pour aider ceux de « la vie en noir » les aidant de leurs richesses, de leur érudition, de leur savoir, de leurs relations, de leur éducation… Et Raphaël fit remarquer à Tobie que les personnes de « la vie en rose » profitaient en retour du don qu’ils faisaient d’eux-mêmes, et de tout ce qu’ils offraient à ceux de « la vie en noir ». ─ C’est ça le monde ? Alors je reste, lança Tobie, appelons ça « la vie de Lumière ! », toi tu retournes tout seul dans le tableau. ─ Pas question, tu me suis, répondit l’Archange, les vacances vont se terminer, il faut que tu racontes ce que tu as vu, les personnes qui viendront voir le tableau en seront édifiées.


Quand les paroissiens revinrent de vacances ils trouvèrent le tableau transformé. Certains enlevaient leurs lunettes pour mieux voir, d’autres les sortaient de leur poche pour en chausser leur nez. Était-ce bien la même toile ? L’avait-on restaurée ? Quelque chose s'était passé : ses couleurs étaient plus vives, plus précises, plus chatoyantes, plus percutantes, plus rares, plus lumineuses, les deux personnages semblaient vivants, attentifs aux visiteurs. En effet, Tobie et l’Archange Raphaël n'étaient plus figés en un face à face éternel, mais maintenant leurs deux visages étaient tournés vers les visiteurs, ils rayonnaient de lumière et de joie. Personne ne comprit pourquoi. Mais sans doute que chacun eut été édifié de connaître les raisons de ce changement : dans le cas de Tobie, cette heureuse mutation était survenue grâce aux découvertes qu'il avait faites ici ou là dans le monde ; dans le cas de Raphaël, la raison du changement se trouvait dans la sienne satisfaction d’avoir mené à bien sa mission de Messager du Seigneur.

 

                                                             Jean-Marie Martin, oratorien, vicaire à Saint-Eustache

Nous autres, les Didymes
éditorial du 28 avril 2019
(2ème dimanche de Pâques)

Nous avons tous vus, sur des fêtes foraines ou autres lieux touristiques, des photographes ambulants qui nous invitent à passer derrière un décor, appelé passe-têtes, découpé en ovale à la bonne hauteur, pour que nous puissions y glisser notre visage ; une fois la photo faite, nous voilà transformés en Robin des Bois, Spiderman, Pierrot-Gourmand, Greta Garbo ou Quasimodo. Et notre entourage, bon public, de s'esclaffer ! Le jumeau de Thomas, le didyme, qui n’a pas d’identité déclarée, me semble être un de ces passe-têtes ou chacun peut épouser le reflet de Thomas. Car qui est ce didyme, sinon, chacun des baptisés ? Ainsi de cet autre personnage dans le récit de Luc, toujours après la Résurrection, autre disciple sans visage, autre passe-tête qui demande à être investi d’une âme : vous avez reconnu l’ami anonyme de Cléophas sur le chemin d’Emmaüs, encore un espace où placer notre tête. Et si les évangélistes avaient semé ainsi des passe-têtes pour mieux nous intégrer dans le décor des récits évangéliques, les éprouver, les ressentir, les vivre de l’intérieur ? Et nous rappeler que nous y avons notre place.

 

Beaucoup de croyants aiment à se reconnaître dans ce jumeau de Thomas, cet apôtre qui engendre notre sympathie car il nous rejoint dans nos doutes et nos besoins de toucher pour exprimer notre foi. Je ne crois que ce que je vois ! Réaction souvent justifiée, et de plus en plus, car les baratineurs et les fake-news nous envahissent et veulent se jouer de notre naïveté, surtout aujourd’hui sous le règne du souverain Internet, qui se transforme parfois en potentat. Mais si nous nous projetons spontanément dans la prudence et les réticences de Thomas, à l’inverse, est-ce que nous en faisons autant en ce qui concerne sa liberté ?

 

– Comment ça, sa liberté ?

– Mais oui, celle-ci n’est-elle pas visible ? Pourtant, quand tout le groupe des apôtres est bouclé, verrouillé, barricadé, Thomas, lui, n’est pas là. Où est-il ? Que fait-il ? Que pense-t-il ? Serait-il le seul à ne pas être tétanisé par la peur ? Sommes-nous – dans notre foi –, affranchis de toute peur, de toute pression, de toute obligation, de tout grégarisme, ou manipulation, pour nous offrir au Seigneur dans une foi épurée, sereine, franche, intime et vraie, libre ? Osons passer nos visages par les passe-têtes que l’Esprit-Saint a ménagé dans nos récits bibliques, il nous y réserve une place de choix.

Jean-Marie Martin, oratorien


CABACHE, LE ROI DES GÔNIOTS

Editorial du 3 Mars 2019

 

Le Carnaval de Chalon (71), ma ville natale, a pris naissance sur le parvis de la Cathédrale Saint-Vincent au Moyen-âge. Il perdure encore de nos jours, et s’est transformé au fil des siècles en immense Cavalcade à travers la ville, composée de musiques militaires typiques, fanfares de divers pays étrangers, bataillons de majorettes, groupes folkloriques régionaux, grosses têtes caricaturales, chars burlesques, majestueuses Reines de la ville, et puis, des centaines de Gôniots, descendants des drilles moyenâgeux, soit, tous ceux qui désirent se costumer, se grimer, faire les fous. Et dans toute la cité, fête foraine gigantesque, pluie et bataille géante de confettis. Partout, la joie, la fête, le délire, la liesse, la folie !

 

Et le Roi des Gôniots, maître de la fête, jubile et plastronne sur son char. Mais, gloire fugace, car il sera exécuté à la fin des jours de fête. En effet, le dernier jour, tout au long de la Cavalcade, un pantin bourré de paille, représentant Cabache, est jeté en l’air à l’aide d’une couverture tenue aux quatre coins par ses bourreaux, vêtus de noir et encagoulés de rouge. Les lanceurs visent parfois la foule pour le jeter au milieu d’elle. Cris de joie ! Mais moi, gamin, j’étais terrifié. Peur bleue ! Enfin, le soir, le défilé achevé, Cabache, le roi des Gôniots, était enflammé sur le pont Saint-Laurent et jeté dans la Saône.

 

Plusieurs dizaines d’années après, j'interprète cet acte comme le sacrifice du bouc émissaire qui expie les vices, les compromissions, les fautes du peuple. Les Chalonnais massés autour de la Saône le vivent-ils ainsi ? Peut être inconsciemment. Mais comme nous approchons du Mardi Gras, du Mercredi des cendres, j’ai risqué cette comparaison.

J'étais dans le vrai, voici un commentaire envoyé par un chalonnais de réputation,
René Jeannin-Naltet, après la lecture de cet édito :

 

Avant d'être jeté en Saône !!, il y avait le procès ! Sa majesté Cabache était accusé de tous les maux survenus en ville pendant l'année précédente. Il était alors condamné à être "jeté en Saône le feu au derrière depuis le pont saint Laurent". S'il flottait jusqu'au pont Jean Richard, l'année serait bonne. S'il coulait avant, l'année serait mauvaise !

 

Ce Roi condamné à mort nous en évoque-t-il un autre ? Traîné dans la ville, moqué, déguisé en roi des fous, ridiculisé, vilipendé par la foule ? Les paroles de Paul aux Corinthiens surgissent alors pour nous éclairer : L’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous, et qu’ainsi tous ont passé par la mort. Car le Christ est mort pour tous,.. Dieu, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ; il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés. Au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu.*
 

Allons, chers amis Gôniots, le temps est venu, retirons masques et grosses têtes, faux nez et oripeaux, et accueillons Celui qui veut nous revêtir du manteau de Sa Lumière !

 

Jean-Marie Martin, oratorien.                                   

L'Ascension horizontale

Fête de l'Ascension 2018

Sur ce tableau de Salvator Dali représentant l’Ascension, le Christ ne s’élève pas dans les hauteurs, mais il est renversé, ramené à une position hybride entre l’attitude allongée dans le tombeau et la posture sur la croix (ses mains sont encore crispées sous la douleur). On pourrait dire que le mystère ascensionnel se montre ainsi sens dessus-dessous. C’est bien le reflet de notre époque, de notre monde en maints endroits, et notamment chez nous, en ces mois printaniers qui voient éclore les clochettes odorantes du muguet et les grappes enivrantes du lilas, alors que s’élève en même temps la puanteur des fumigènes, des pneus qui se consument, pendant que les boulons volent, les marteaux fracassent, le crack circule, les cocktails molotov incendient, les matraques répriment. Tout lasse, hélas, rien ne passe, alors tout casse. Tout est sens dessus-dessous, et bien souvent même, sang dessus-dessous !

 

Lors de son Ascension, le Christ ne fuit pas le monde : ce monde, il l’a sauvé, ce n’est pas pour se sauver de lui. Au contraire, et paradoxalement, il veut s’en rapprocher davantage encore. Il veut en investir toutes les réalités et accomplir une incarnation plus globale et universelle à travers les Baptisés. Observons la toile : le Christ ne s’élève pas à la verticale, il s’insinue dans une dimension nouvelle empruntant ce tunnel de lumière qui se déplace sur une étendue aquatique, planant sur la surface des eaux. Il recrée notre monde en faisant passer les eaux primitives par sa mort et sa résurrection ; ainsi renouvelées, elles deviennent eaux baptismales électrisées de sa Lumière. Le Christ se fond dans notre histoire pour mieux nous faire entrer dans l’Éternité. Une Éternité encore inaccessible pour le vivant, mais pourtant à notre portée, qui est là toute proche derrière le voile de notre quotidien. Nous respirons en elle, nous évoluons à travers elle, nous pensons en elle, nous aimons en elle, nous aimons grâce à elle. « Je serai avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps. »

On pourrait reprocher à l’artiste d’avoir omis de reproduire les plaies du crucifié, qui sont pourtant un élément essentiel de reconnaissance, dans le sens de reconnaître (pour ses apôtres), mais aussi de gratitude éternelle (de notre part.) Pourtant, le Christ est marqué à tout jamais de ce que les humains lui ont fait subir, on ne peut pas en effacer les traces, elles sont la preuve de son amour incommensurable pour nous. Il les emporte pour les présenter au Père comme blanc-seing. Ce Père, le voici sur la toile au dessus du visage du Christ, on découvre un visage lisse et jeune, presque féminin, qui se penche et le fixe, évocation de l’éternelle jeunesse de Dieu, de sa féminité. La colombe frémissant d’Amour et qui représente l’Esprit-Saint, se trouve à sa place, entre le Père et le Fils. Cet Esprit va bientôt entrer en scène à son tour – bien qu’il ait été présent et agissant en tout – il s’apprête à venir insuffler en nous la force d’accomplir la mission qui nous est confiée par le Christ.

Jean-Marie Martin, oratorien.

La Dame au sourire

Une Dame au sourire accueille les visiteurs de Saint-Eustache qui depuis des décennies viennent s’épancher auprès d’elle. Le sculpteur Pigalle a voulu que cette statue arbore un sourire. Or ce sourire ne s'adresse pas à nous, mais à l’enfant qu’elle tient entre ses bras, et c'est l’enfant Jésus lui-même qui transmet le sourire de sa mère, et cela, à tous ceux qui s’approchent de cet autel et viennent prier la Vierge Marie. Elle ne se fait pas admirer - ô que non ! - elle donne son Fils à contempler. « Je suis la servante du Seigneur » avait-elle proclamé lors de l'Annonciation que nous venons de fêter ce lundi, et depuis, elle ne garde rien pour elle, tout est pour Lui ; et à travers Lui, tout est pour nous. Elle a dit « Oui » à Dieu prononcé d’un cœur tout brûlant, pour nous !

 

 

 

 

 

Devant cette Vierge Sainte défilent ici toutes les situations humaines les plus diverses, les plus déviantes, les plus exaltantes, toutes les angoisses, les cris, les souffrances, les espérances, les déchirements, les révoltes, les épreuves, les doutes, les injures, peut-être. Elle peut tout entendre, tout accueillir, tout ce qu’un cœur humain peut ressentir de douloureux ou de joyeux, selon maintes variantes et dominantes, tout est présenté à sa tendresse de Mère, et accueilli par elle. Aimante et attentive, elle nous écoute, avec son cœur, et alors son regard se porte sur son Fils. Elle sait que Lui aussi nous écoute, et qu’il connaît ce dont nous avons besoin. Pour nous en assurer, son enfant tend les bras vers nous. Et au-delà des bras de l’Enfant Jésus, qui s’élancent vers nous, les bras du Père sont tendus mystérieusement dans un geste d’Amour et de Miséricorde. « Celui qui me voit, voit le Père » dira Jésus. Et Marie sourit du bonheur que lui donne cet admirable échange.

Depuis le jour où l’Ange au gracieux sourire lui fut envoyé par Dieu, alors qu’elle était fiancée à Joseph, depuis ce jour béni entre les jours, depuis son acquiescement au projet de Dieu sur elle, Marie n'a cessé d'engendrer des filles et des fils, frères et sœurs du Sauveur, ce glorieux Fils qui lui fut promis lors de l'Annonciation. Depuis lors, l’engendrement des croyants se perpétue, Mission qui lui fut confiée au pied de la Croix d’être notre Mère, et à nous, de nous confier à elle comme telle. Soyons nous aussi des Baptisés au contagieux sourire pour notre monde.

Jean-Marie Martin, oratorien. 

© 2020 Jean-Marie Martin

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now