Trois Récits - Page 3


 Zachée, descends de ton arbre !

La femme adultère

Dans son coin de Paradis, Judas jubile

5 - ZACHEE, DESCEND DE TON ARBRE !

D’après Luc 19, 1-10
Sagesse 11, 23-26

Nathan sentit sa gorge se serrer, il fit la grimace en voyant s’approcher de sa maison le vautour qui n’apportait jamais avec lui que malheur et larmes amères... Il esquissa un recul, mais il était trop tard pour filer. Et puis, voyant son petit Jérémie qui jouait calmement dans un coin de la pièce, il jugea qu’il serait lâche d’opter pour la fuite, et décida de rester, afin de ne pas abandonner son fils à la colère éventuelle du collecteur d’impôts. Une fois de plus, ce dernier allait s’intéresser au contenu de ses tiroirs et de ses sacs. Déjà, Zachée descendait les marches et pénétrait dans la pièce commune. Nathan ne connaissait que trop ce regard perçant qui le fixait ; il s’attendait à ce qu’il inspecte tout autour de lui, comme à son habitude, pour estimer ce qui serait intéressant à emporter.

 

Or, rien ne vint, le nouvel arrivant n’examina pas la pièce, il ne s’intéressa qu’à Nathan seul. Celui-ci sentit un frisson glacé lui traverser le dos. Cette attitude inhabituelle ne présageait-elle pas quelque chose de bien pire ? Il regarda dans la rue pour vérifier si les soldats romains n’avaient pas accompagné le collecteur des impôts. Personne. La rue était vide. Seul un chien rachitique, le museau plongé dans une poubelle renversée, se gobergeait de maigres reliefs... Soudain, Nathan perçut une présence se glisser derrière lui, ça ne pouvait être que sa femme. Elle lui saisit la main. Il la lui serra. Elle était glacée. Zachée venait de poser sa besace sur la table. Elle était pleine. Sans doute venait-il de commettre une rafle à la maison d’à côté, chez ce pauvre Amir, qui n’avait vraiment pas besoin de ça.

 

Le percepteur plongea la main dans sa besace et en sortit un sac de toile gonflé comme un melon qu’il posa sur la table. Nathan fut consterné. Mais ce n’était pas tout, car voilà qu’il renouvelait son geste de plongée dans le sac. Nathan regarda avec stupeur les sacs rebondis s’aligner sur sa table. Noah, sa femme, se rapprocha de lui, s’appuya sur son épaule et se pencha pour mieux voir. Ses yeux écarquillés brillaient en comptant ce que Zachée déposait sur la table massive. Un, deux, trois sacs  gonflés à craquer... Les deux hommes se toisèrent un instant en silence. Zachée fit signe à Nathan d’ouvrir les sacs. Celui-ci hésita, puis, les mains tremblantes, il entreprit de défaire le nœud qui sanglait le premier sac. Il fut soufflé en découvrant les pièces de monnaie qui se pressaient à l’ouverture.


Il n’ouvrit pas les autres sacs, mais les palpa de ses deux mains pour en vérifier le contenu. Il y avait là une somme considérable ! Sidéré, blême, il regarda Zachée avec inquiétude. Celui-ci le dévisageait en souriant, les deux mains passées dans sa large ceinture, mettant ainsi en valeur son embonpoint. Quel piège cette vipère de collecteur d’impôt avait inventé ? Noah vint se presser contre son mari, et le petit Jérémie, estimant que quelque chose d’inquiétant alarmait ses parents, vint se blottir contre sa mère. C’est alors que Zachée prit la parole :

 

« Mon cher Nathan – celui-ci tiqua – je suis venu chez toi bien décidé à tenir mes promesses. Oh ! Je sais, je ne t’ai rien promis à toi, mais j’ai promis à quelqu’un d’autre, et je ne veux pas le décevoir. Voici trois sacs qui traduisent l’engagement que j’ai pris de me repentir. Aujourd’hui, le Salut est entré dans ma vie. Tu es le premier témoin de l’œuvre du Seigneur. Voilà le gage de ma rencontre avec Jésus de Nazareth. Ce vagabond sans feu ni lieu me causait des tourments depuis longtemps, je voulais le coincer, le mettre au pied du mur, le soumettre à l’impôt ! Toutes ces femmes qui le suivent et entretiennent son groupe de traîne-savates lui apportent de quoi vivre, et je voulais avoir droit de regard sur cette manne. »

 

Zachée hésita un moment et enchaîna : « Je dois reconnaître cependant que quelque chose que je ne saurais nommer m’attirait vers lui. Sachant qu’il passait par Jéricho, j’ai saisi l’occasion. Malheureusement, tu as pu remarquer que la nature ne m’a pas gratifié d’une grande taille, et comme la foule était nombreuse à se presser sur son passage, j’ai grimpé sur un sycomore. Or, quand Jésus est arrivé à ma hauteur, il a levé les yeux d’un seul coup, comme ça, et m’a fixé. Comment savait-il que j’étais là ? Et soudain, il m’a interpellé par mon nom. Comment me connaissait-il ? "Zachée, descends vite de ton arbre, car aujourd'hui je m’invite chez toi !" Cet impératif pouvait laisser penser que cette rencontre avec moi était gravée dans la cire, or je crois qu’il n’en était rien ! J’ai compris plus tard, à tête reposée, que cette rencontre n’était pas planifiée, car l’amour de Dieu rayonne en permanence, la Miséricorde est toujours disponible, toujours active, toujours prête à porter secours, à sauver, à relever... Dieu a jeté les yeux sur moi ce jour-là, mais chacun d’entre nous trouvera le regard divin penché sur lui. »


Zachée s’avança vers un siège et s’y laissa tomber. La famille de Nathan, debout, restait soudée, captivée par ses propos : « Perché sur le sycomore, penché au dessus de la Lumière du monde qui s’approchait de moi, je ne pouvais pas encore imaginer combien j’étais aimé de Dieu !... Alors soudain, à travers les feuillages du sycomore, un regard s’éleva vers moi ! – c’était juste un regard, mais j’ai senti qu’il n’était pas le fruit du hasard, car il est venu me percuter au fond du cœur – une voix m’interpella par mon nom, formulant une invitation !... et tout a basculé ! Comment je me suis retrouvé en bas de l’arbre ? Je ne sais plus ! Mon cœur était brûlant, la joie m’envahissait, mes yeux étaient embués de larmes ! Je ne comprenais pas ce qui se passait, mais j’avais la sensation qu’un souffle puissant me traversait, me labourait, me soulevait comme l’aurait fait un ouragan, un véritable souffle qui fit exploser les portes du tombeau dans lequel je m’étais enfermé moi-même. La Résurrection était commencée en ma vie... »


Zachée tendit le bras et caressa la joue de l’enfant : « Aujourd’hui, pour toi Jérémie, et pour toi Noah, et pour toi Nathan, le regard de Dieu s’est posé sur vous à travers le mien, il vous comble de ses largesses. Il vous annonce la Justice, la Rétribution, la Consolation. » Nathan s’empara des mains de Zachée pour le remercier chaleureusement. Ce dernier se leva et lui répondit par une franche accolade. Il récupéra sa besace et la passa en bandoulière, il se dirigea vers la porte, hésita, se retourna, puis il ajouta: « Quelque part, dans le livre d’un auteur inconnu qui vivait à Alexandrie, et qui signait ses ouvrages du nom de Salomon – je crois même qu’il appela son livre la Sagesse de Salomon – il est écrit quelque chose comme ça : "Seigneur, tu as pitié de tous les hommes... Tu fermes les yeux sur leurs péchés, et tu ouvres leur cœur pour qu’ils se convertissent. Tu aimes tout ce qui existe, tu n’éprouves aucune aversion envers tes œuvres, car tu n'aurais pas créé un être pour le haïr."

 

Je n’ai pas retenu la suite. C’est confondant, n’est-ce pas !... "Tu aimes tout ce qui existe, tu n’éprouves aucune aversion envers tes œuvres, car tu n'aurais pas créé un être pour le haïr." C’est ma femme, Aïcha, qui m’a trouvé ce texte ; moi je ne le connaissais pas, bien entendu. Bouleversée par ce qui venait de se passer, Aïcha s’est souvenue avoir lu ce passage quelque part. Elle a passé une partie de la nuit à chercher à la lueur de la lampe à huile, pendant que Jésus dormait paisiblement. Car voyez-vous, Jésus s’est invité chez moi ! Il a festoyé avec ma famille et mes amis, il a fait honneur aux mets qu’on lui a servis, il s’est délecté de mes vins, il a écouté chacun des invités avec attention, et ne s’est pas privé de rire à nos histoires ! Et puis il a accepté de passer la nuit sous notre toit ! Quel honneur ! Au chant du coq, Aïcha m’a apporté, toute émue et en larmes, le passage du livre de la Sagesse. Je l’ai lu, et j’ai fondu en  larmes avec elle. »

Jean-Marie Martin 

6 - LA FEMME ADULTÈRE

D’après Jean, 8, 1-11
 

Ôuzia poussa un hurlement. Il se rua comme un fou sur sa femme Doumia à demi dévêtue, il l’attrapa par les cheveux, et la tirant avec rage, il la sortit hors de la maison et la jeta par terre dans la rue avec violence. Les passants matinaux s’arrêtèrent, stupéfaits. Parut alors, sur le seuil de la maison d’Ôuzia, un homme complètement affolé, qui regarda hâtivement à droite puis à gauche, et se sauva en courant, serrant ses vêtements contre lui. Rouge de colère, Ôuzia désigna sa femme Doumia, pâle comme une morte, et il rugit en brandissant une pierre : « Cette femme mérite la mort ! Pas de pitié ! Munissez-vous de pierres, les plus acérées qui soient ! »

 

Déjà les hommes cherchaient aux alentours les projectiles qui feraient bien l’affaire. « Attendez ! » Un homme venait de se détacher d’un groupe de passants – visiblement des pharisiens – et après s’être retourné vers ses congénères pour leur murmurer quelque chose, il s’approcha et s’interposa : « Arrêtez, j’ai une bien meilleure idée ! Emmenons-là au Temple et présentons-là à Jésus, il est certainement en train d’enseigner car je l’ai vu arriver tout à l’heure au lever du soleil. Ce sera intéressant de voir comment il va se situer devant la Loi ! » Toute l’assemblée acquiesça en poussant des cris de joie. Ôuzia était visiblement contrarié, car il craignait que sa vengeance ne lui échappe. On s’empara de la femme sans ménagement, on l’agrippa fermement pour qu’elle ne tente pas de s’échapper. Ébouriffée, en larmes, le visage ravagé par la peur, elle rajusta ses vêtements comme elle put. Elle avait perdu ses sandales, et ses pieds en souffraient terriblement.

 

Ôuzia encourageait la foule, laquelle grossissait au fur et à mesure qu’on s’approchait du Temple. Quelques scribes, mis au courant par les pharisiens initiateurs de l’entreprise, se joignirent avec satisfaction au groupe, tout contents de pouvoir piéger Jésus. L’occasion était trop belle ! Le sang coulerait à coup sûr, car le Nazaréen ne pouvait décemment pas s’y opposer. Et le spectacle promettait d’être grisant, car le nombre d’immolateurs augmentait sans cesse !
 

Jésus était assis sur une marche et dispensait son enseignement à tous ceux qui avaient bien voulu l’entendre. Il leva la tête en percevant le raffut produit par le groupe d’excités qui traînait la jeune Doumia devant son juge. Ils fendirent l’attroupement constitué par les auditeurs de Jésus, et ils placèrent la femme au milieu. Celle-ci baissait la tête, et ses cheveux défaits, ramenés par devant, la cachaient aux regards.

 

Jésus se leva lentement et se tint devant elle en silence. Le pharisien, celui qui avait eu l’idée de la confrontation, interpella Jésus :

- Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère ! C’est son mari Ôuzia, que voila, qui l’a trouvée en rentrant de sa ronde de nuit. Or nous savons que dans la Loi, Moïse a ordonné la lapidation pour les femmes surprises en cette situation d’infamie. Quant à toi, qu’en dis-tu ? Nous nous plierons volontiers à ta décision. 

 

Il ponctua sa phrase par un regard malicieux jeté à ses compagnons scribes et pharisiens. Toute la foule retenait son souffle. Jésus resta encore un instant debout devant l’accusée, puis il se baissa, et curieusement il se mit à écrire avec son doigt sur le sol – il était poussiéreux à cet endroit. Son attitude ahurissante, et complètement inattendue, désarma pour un temps ses adversaires, mais ceux-ci revinrent rapidement à la charge : « Alors, vas-tu oui ou non ordonner que la Loi soit respectée, toi l’homme de Dieu ? » Et désignant sournoisement le plaignant : « Regarde ce pauvre Ôuzia qui attend que Justice soit faite ! Tu n’as pas pitié de lui ? » Ceux qui n’avaient pas encore de pierre s’en procurèrent alentour. La fièvre montait.


Jésus cessa d’écrire, et se redressa. Un grand silence se fit, on suspendait son souffle pour écouter la réponse. Jésus opéra un regard circulaire englobant tous les assistants, puis il leur dit : « Si quelqu’un parmi vous n’a jamais péché, alors oui, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre ! » Puis il se baissa à nouveau sur le sol pour reprendre son exercice d’écriture, sans se soucier de la réaction des gens. Dans un premier temps, personne ne bougea. Certains risquaient un regard sur leurs voisins pour épier leurs réactions. Rien ne se passait.

 

Les pierres commencèrent alors à tomber des mains des justiciers, elles retournèrent lourdement là d'où elles venaient, au fur et à mesure que la conscience des accusateurs était éclairée par la parole de Jésus. Et voilà que les hommes quittèrent la place. Ce furent les plus âgés qui commencèrent, suivis peu à peu par les plus jeunes. Tous retournés par cette parole, ils tournèrent le dos au méfait qu'ils allaient commettre. L'homme désarmé du poids de sa haine, les mains libérées, il lui était donné de repartir vers une vie nouvelle pour construire autre chose de ses dix doigts.

 

Pendant ce temps, Jésus traçait encore des traits avec son doigt sur le sol, sans doute pour donner sens au geste de recréation qu'il était en train de poser au bénéfice de l'accusée, comme pour dire aux accusateurs : "Ô toi, l'homme animé par ta haine, tu es poussière, comme celle que je remue en ce moment, et tu retourneras en poussière, mais entre-temps tu auras appris à aimer comme Dieu t'aime. Il est temps pour toi de commencer." Quand Dieu se penche ver le sol, au livre de la Genèse, c'est pour créer l'homme et non pour le détruire.


Jésus se retrouva seul avec la femme. Alors, il se redressa : « Eh bien, femme, où sont-ils passés ? Apparemment, personne ne t'a condamnée ? » Elle redressa la tête, ses longs cheveux reprirent leur place et son visage apparut soudain, les traits rayonnants de paix. Elle répondit tout bas : « Personne, Seigneur, personne ne m’a condamnée ! » Alors Jésus ajouta : « Moi non plus, tu vois, je ne te condamne pas. Va ! Mais désormais, garde-toi de retomber ! »


À cet instant, un homme, parmi ceux qui avaient quitté la place, revint, et marcha lentement en leur direction. Oh ! Surprise, c’était Ôuzia ! Il s’arrêta à distance, regarda sa femme un moment, puis il s’approcha d’elle, il lui prit la main, et lui dit en souriant : « Viens Doumia, on rentre à la maison ! »

Jean-Marie Martin

7 - DANS SON COIN DE PARADIS, JUDAS JUBILE
 

D’après Jean 12, 1-7
Jean 13, 1-17

 

La nuit tombe sur les collines de Judée apportant un peu de la fraîcheur tant souhaitée par tous, car la journée qui s’achève fut particulièrement étouffante. À l’horizon, un sycomore perché sur la crête se découpe sur le ciel, et attire le regard de Judas Iscariote qui le fixe à travers l’ouverture pratiquée dans le mur de torchis, et qui sert de fenêtre ; ce regard fugitif est une façon de s’extraire du lieu où il se trouve et d’échapper à cette assemblée qui l’horripile. Il a quitté depuis un moment la table, et s’est laissé tomber en soupirant sur un siège poussé contre le mur et recouvert d’une peau de chèvre. Il est avachi au bord de la crédence, vide maintenant de tous les mets préparés par Marthe ; ce relâchement de tout son corps s’explique, car la journée de marche avait été rude à la suite du Rabbi. Dans la salle à manger, Jésus est attablé au milieu de ses amis Lazare et ses sœurs Marthe et Marie. Lazare est celui qu’il avait ramené à la vie dernièrement. Tous ses apôtres ont été invités également.

 

Soudain, voilà que Marie se lève et s’approche de Jésus. Judas, d’une chiquenaude, gobe l’olive qu’il triturait entre ses doigts ; il s’essuie négligemment sur la nappe de la desserte. Personne ne fait attention à lui. Il laisse sans vergogne s’exprimer un rôt qui se formait et l’encombrait. Le voilà libéré. S’il pouvait en faire autant pour échapper à l’ennui de cette soirée ! C’est alors que... D’abord, il n’ose comprendre ce qu’il voit ! Puis, il doit admettre qu’il n’est pas sujet d’une hallucination. Ce qui se passe devant ses yeux le met subitement en rage ! Révolté, il peste tout seul dans son coin. Décidément, ce Jésus est bien exaspérant ! Il est temps de remédier radicalement aux divagations du Maître. Il regarde avec mépris Marie qui lave les pieds de Jésus et les essuie de ses cheveux. Il conçoit tout à fait qu’une femme soit aux pieds du Maître, mais comment celui-ci peut-il accepter qu’elle le touche, qu’elle lui lave les pieds ! Et pis encore, qu’elle galvaude un parfum de nard pur d’un prix exorbitant !
 

Jésus, pour donner un sens à ce que Marie, la sœur de Lazare, est en train de faire, explique aux autres convives, dont il lit sur le visage la surprise, voire la consternation : « Laissez- la faire ! Elle observe les usages de mon ensevelissement ! » Son ensevelissement ? Que veut-il dire ? Judas se réfugie à nouveau à l’extérieur de la maison grâce à la fenêtre, il jette un œil sur le sycomore lointain qui commence à disparaître dans la pénombre. L’Heure fatidique si souvent annoncée aurait-elle sonné ? Qu'a voulu dire Jésus ? Que l’odeur entêtante du parfum, qui s’exhale dans la pièce du banquet, évoque celle des aromates odoriférants qui bientôt recouvriront le corps du supplicié ; mais aussi, que ce parfum qui remplit maintenant la maison de Lazare, suggère aussi la grande joie, qui se profile à l’horizon.

 

Mais Judas ne le perçoit pas, il ne pense qu’à ce gâchis stupide qui lui noue l’estomac. Il ne comprend pas que le rite funéraire qui accompagnera bientôt la mise au tombeau de Jésus est déjà accompli là, par les mains de Marie, dans la maison de ses amis les plus chers. Son corps n’en recevra pas d’autre. Les aromates, évoqués par le parfum répandu, seront inutiles au tombeau, car avant même que les femmes n'arrivent pour embaumer le corps, au matin du premier jour de la semaine, Jésus sera devenu Corps de Gloire par sa Résurrection.


Dans son coin, Judas fulmine, sans comprendre qu’il est un des témoins privilégiés des premiers frémissements de la Résurrection. Il remarque seulement la valeur marchande de ce parfum gaspillé qui inonde les pieds de Jésus ; il voit l’argent ; l’argent qui s’écoule, qui se perd, qui lui file entre les doigts. Il a une idée. De cet argent perdu, il sait comment en récupérer une partie ! Il ira voir les notables pour leur livrer Jésus. Mais l’argent de la trahison n’a pas d’odeur, il n’a rien d’un parfum de nard pur, il n’a rien qui puisse évoquer les aromates recouvrant le corps dignement enseveli et placé au tombeau. Il ne sait pas encore que son corps à lui restera accroché à un sycomore, sinistre dépouille ballottée à tout vent, cadavre exposé au bec des corbeaux, des oiseaux de proie et des insectes, cadavre hideux voué au pourrissement. Voilà quel sera le baume funéraire offert par l’argent du crime !

                                                                                  

Quelques jours plus tard – Judas n’en revient pas – le soir de la Pâque, il voit Jésus qui se lève de table, qui enlève son manteau, qui ceint un tablier autour de sa taille. On lui apporte une bassine, une cruche d’eau. Jésus s’approche de Judas et met un genou en terre devant lui. Il le regarde fixement et lui sourit. Judas blêmit, sa gorge se serre. Le Maître est là à ses pieds, dans la même attitude que la femme au parfum, l’autre jour, chez Lazare. Judas fronce les sourcils, il baisse les yeux, il regarde ses pieds. Ils sont poussiéreux : il vient de courir chez les notables pour leur promettre qu’il leur livrerait Jésus. Il ressent le regard aimant du Seigneur comme un dard brûlant. Soudain, il voit la main de Jésus qui descend vers sa cheville, qui lui prend le pied et retire sa sandale. Judas cherche à esquiver cette étreinte, mais Jésus lui saisit le pied, et le plonge dans l’eau. Jésus lui sourit, puis il s’applique à lui laver le pied avec tendresse. Ensuite, il fait de même avec l’autre pied. Judas en a le souffle coupé.


Maintenant, Jésus lui essuie les pieds avec douceur, ces pieds qui viennent pourtant de le conduire à la trahison ; ces pieds qui lui serviront, tout à l’heure, à récupérer son précieux argent, et à guider les soldats sur le lieu où Jésus passera la nuit. Jésus le sait. Mais Jésus aime Judas. Jésus va l’aimer jusqu’au bout, comme tous ceux qui étaient présents ce soir-là.

 

Les marcheurs de Dieu, les marcheurs pour Dieu, les apôtres qu’un jour il a appelé à sa suite, Jésus va leur laver les pieds, car il veut les envoyer sur les routes du monde pour annoncer la Parole, il veut sanctifier leurs pas dans ses mains, mains qui seront percées demain par la haine des hommes. Ces mains, qui prendront le pain et le vin pour qu’ils deviennent son Corps et son Sang, ces mains prennent les pieds de ceux qu’il envoie annoncer la Bonne Nouvelle. En guise de Baptême, il immerge leurs pas de suiveur de Dieu, il les plonge dans l’humilité de Dieu, et les prépare à la tâche de serviteur de Dieu et des hommes. Il change leur pas de pierre, pesants et hésitants, en pas de chair, habiles et prompts à travailler à son projet de Salut et au service des uns des autres, instituant en quelque sorte un sacrement destiné au frère, pour qu’ils apprennent ce que veut dire le commandement : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.

Tout ce que fait Jésus est motivé par l’Amour, relié au Père qui est Tout Amour, et à l’Esprit-Saint d’Amour. Au-delà des mains de Jésus, et par les mains de Jésus, le Père lui-même lave les pieds des disciples, il lave aussi les pieds du traître Judas ! Au moment de sombrer dans la mort, au moment où l’éternité l’arrachera au temps, lorsque sa nuque se brisera sous le fléau de la corde de chanvre, Judas se souviendra avec quel amour Jésus lui a lavé les pieds, traduisant pour lui l’amour du Père. Alors les yeux de son cœur s’ouvriront, alors il verra l’évidence : il est aimé, malgré tout ! Comment ne pas s’abandonner à cet Amour ?
 

L’heure du Shabbat approche, l’heure où tout se repose. À la frange du Grand Repos, deux hommes sont suspendus au bois : l’un au bois de la Croix, l’autre au bois du sycomore. Par un contraste saisissant, les deux hommes ont œuvré l’un et l’autre au Salut de l’humanité : il fallait qu’il y eût un épaississement soudain des ténèbres dans le cœur de Judas, l’amenant à commettre son acte odieux de traîtrise, pour que, par la mort de celui qu’il a trahi, la Lumière de Dieu puisse surgir pour illuminer tous les hommes.
 

Depuis, dans son coin de Paradis, Judas jubile ! Il passe désormais son éternité à s’extasier devant l’Amour de Dieu !

 

Jean-Marie Martin

© 2019 Jean-Marie Martin