Évangiles romancés et scénarisés

   
Huit récits extraits de

" LA BONNE ODEUR DE LA MISERICORDE "

de Jean-Marie Martin
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Copyright Editions Saint-Léger 2015

ISBN 978-2-36452-121-6

Ci-dessous : PAGE 1 

1 - Jésus quitte Nazareth et rejoint Jean-Baptiste

2 - Un Samaritain sur le chemin de Jéricho

Onglet suivant : PAGE 2 

3 - La bonne odeur de la Miséricorde

4 - Le Bon Pasteur

 

 

Onglet suivant : PAGE 3 

 

5 -  Zachée, descends de ton arbre

6 - La femme adultère

7 - Dans son coin, Judas jubile

Onglet suivant : PAGE 4 

 

8 - Le fils prodigue

1- JESUS QUITTE NAZARETH ET REJOINT JEAN-BAPTISTE

D’après Marc 1, 4-11
Jean 1, 29-34

Marie sentit l’âcreté d’une larme se glisser entre ses lèvres. Elle sécha sa joue du bout de ses doigts tremblants. Elle savait pourtant qu’un jour il leur annoncerait son départ. Joseph regardait le sol. De la pointe du pied, il traçait des figures avec désinvolture au milieu d’un amas de sciure, mais la contraction de ses mâchoires trahissait une émotion réprimée. Évidemment, lui aussi savait depuis toujours que ça devait arriver un jour. Joseph avait rêvé que Jésus reprendrait son atelier de charpentier. Mais cette pensée ne venait-elle pas nier ce qu’il pressentait de la vocation de Jésus ? Au fond de lui, là où l’homme ne peut tricher car il se trouve face à Dieu, il connaissait la vérité. Cependant, il ne regrettait pas la peine qu’il s’était donnée pour apprendre le métier à son fils, pour en faire un bon ouvrier ! Déjà, dans le village, et même dans les environs, il était apprécié, et très sollicité. Maintes fois Joseph avait envoyé Jésus sur un chantier, seul, et il n’en avait tiré que des louanges.

 

C’était donc à d’autres louanges qu’il était destiné : il lui revenait d'apprendre à ses frères les hommes à faire monter leurs louanges vers son Père du Ciel, ce Père qui était aussi le leur. Un événement douloureux leur avait rappelé sans ménagement cette filiation, et avec clarté : le jour où ils perdirent Jésus âgé de douze ans lors d’un pèlerinage à Jérusalem : l’enfant s’était étonné de voir ses parents tellement inquiets à son sujet quand ils le retrouvèrent au bout de trois jours. N’avaient-ils donc pas compris ? Ne savaient-ils pas qu’il devait être au service de son Père ?... Eh bien, le moment était arrivé ! Marie poussa un soupir et murmura dans un sourire : « Tu dois partir, mon fils il faut y aller. Tous les enfants quittent leurs parents un jour ou l’autre. En cela nous ne sommes pas à l’abri de ce que vivent les autres parents. » Et soudain, le glaive annoncé par Syméon se présenta à son esprit. Elle continua d’une voix brisée : « Puisse le ciel nous protéger d’un plus grand malheur !... Mais cependant, que la volonté du Très-Haut se fasse en tout ! » Joseph, ayant compris la cause du désarroi de son épouse lui saisit la main. Puis Marie reprit avec assurance : « Tu dois partir, Jésus, l’heure est venue de te mettre en route, il le faut. Joseph et moi nous savons qu’il en est ainsi, et nous l’avons accepté depuis toujours ! Va, mon fils ! »

 

Jésus regarda par la petite fenêtre carrée, à moitié obstruée par un bouquet de fleurs que la voisine avait déposé en revenant de son champ. Il fixa le lointain. Là-bas, à Jérusalem, il s’était déjà séparé de ses parents alors qu’enfant on l’y avait amené pour la Pâques. Il avait bien senti, ces jours-là, que sa tâche était ailleurs, au service d’un autre père que le charpentier, cet homme pourtant si bon, si attentif, qui l’avait élevé avec passion et exigence. Ce jour-là, resté au milieu des docteurs, il avait perçu une vive émotion dans le Temple. De même que le jeune Samuel s’était senti très tôt appelé à servir le Seigneur, Jésus avait pressenti qu’il avait une vocation particulière, et surtout, que sa relation à Dieu était singulière et unique, de l’ordre de la filiation. Quand ses parents, affolés, et grondants, l'avaient retrouvé, il les avait suivi sagement. En traversant l’esplanade, en sautillant de marche en marche derrière Joseph qui marchait d’un bon pas, il avait entendu les cris des bêtes qu’on égorgeait... Joseph lui avait dit : « Ce sont les sacrifices que les gens payent pour effacer leurs péchés ! » Quelle odeur fétide et pestilentielle que celle du sang ! Quelle barbarie inutile ! Cette puanteur n’était rien à côté de celle du péché, mais aucun sacrifice d’animal n’était capable d’effacer ce péché, Jésus en était convaincu.

 

Au cours de ses pérégrinations d’ouvrier-charpentier, il avait entendu parler d’un groupe d’hommes retirés au désert, qui proposaient une immersion d’eau pour le pardon des péchés. Les gens se rendaient en foule auprès d’eux. Chacun des arrivants reconnaissait ses fautes et promettait de changer de vie. Cette démarche et cette perspective étaient beaucoup plus engageantes que l’achat d’un animal à sacrifier. Depuis quelque temps, Jésus s’était senti attiré par leur vocation. Il serait parti les rejoindre depuis longtemps, mais il lui aurait fallu quitter l’atelier, laisser Joseph tout seul, et les commandes ne cessaient de tomber. Un bon ouvrier ne connaît pas de relâche. Mais voilà qu’un signe s’était enfin offert à lui. Les gens commençaient à parler d’un prénommé Jean qui semblait être le meneur du groupe des Baptistes – c’est ainsi qu’on les appelait. Déjà, les foules arrivant de Judée et de la région du Jourdain venaient se faire baptiser par lui après avoir reconnu leurs péchés. Jean s’habillait d’un vêtement très sobre, en peaux de chameau cousues entre elles, retenu à la taille par une ceinture de cuir. Et pour toute nourriture, il mangeait des sauterelles grillées et du miel sauvage. Mais si son aspect était ascétique, son verbe était haut et fort. Quand il voyait des pharisiens ou des sadducéens se présenter à son baptême, il leur tenait des propos violents : « Race de vipère, vous voilà tout tremblants, et vous fuyez la colère qui vient ! Montrez donc quelles sont vos dispositions au repentir ! Il ne suffit pas de laisser couler l’eau sur votre tête pour vous en tirer à bon compte, sinon, autant continuer à faire couler inutilement le sang des taureaux ! Produisez des fruits qui soient dignes de la conversion, sinon, comme un arbre stérile et sec vous serez tranchés d’un coup net par la cognée, et jetés au feu ! » Voilà ce qu’on rapportait des propos de Jean le Baptiste, son cousin, le fils tardif d’Élisabeth et de Zacharie. Jésus comprit que l’heure était venue de le suivre.

 

La famille de Jésus se retrouva dans la salle commune, on alluma le chandelier, et l’on récita avec émotion les psaumes appropriés. Puis Jésus posa un genou en terre devant Joseph pour recevoir sa bénédiction. Quand tout fut terminé, Marie, le cœur serré, remplit une besace de quelques victuailles pour le chemin. Bien que préparée à son départ, elle n’avait pas pensé que celui-ci serait aussi précipité. Joseph ouvrit un vieux coffre et en tira un jouet de bois qu’il avait fabriqué pour Jésus enfant. Il le caressa du doigt et le glissa dans la besace en demandant : « Tu sais où tu vas, mon fils ? – Oui, bien sûr, je vais rejoindre Jean, au bord du Jourdain. » Marie se souvint de sa rencontre avec Élisabeth, elle comprit que Jésus ne se trompait pas sur sa destinée, et que tout était bien. « Le Puissant continue de faire pour moi des merveilles, Saint est son Nom ! » Après des étreintes chaleureuses et émues, Jésus prit résolument le chemin du Jourdain, là où Jean baptisait.


À la sortie de Nazareth se trouvait une bicoque misérable où vivait une pauvre famille dont l’enfant était paralysé. Ce dernier passait la plus grande partie de ses journées assis sur le pas de la porte. Ses parents le plaçaient à cet endroit pour émouvoir le cœur des passants et récolter quelques pièces. Une bouche qui ne peut pas travailler, ça revient cher. Jésus connaissait bien ce garçon, il ne manquait jamais de s’arrêter pour lui parler quand il partait travailler dans cette direction sur un chantier hors du village.


- Bonjour Samuel ! Alors mon jeune ami, comment vas-tu aujourd’hui ?
- Bonjour Jésus ! Oh, tu sais, je vais comme d’habitude ! Pourquoi veux-tu que ça change ?
- Qui sait ?...
- Bon, laissons ça !... Tu n’as pas ta charrette aujourd’hui, ni tes outils ? Où vas-tu avec seulement une besace et un bâton pour la marche ? Tu pars loin d’ici ? En voyage,  peut-être ?
- Je commence aujourd’hui un grand périple, je quitte Nazareth, et tu me verras  beaucoup moins.

- Ah bon ? Tu quittes tes parents ?
- Oui, le temps est venu.
- Le temps ? Quel temps ?... Tu abandonnes ton métier et l’atelier de ton père ? Tout le monde est pourtant content de toi ici. Tu vas nous manquer.
- T’inquiète pas, mon père sera toujours là, il est encore vaillant, et c’est un excellent artisan. Une tâche plus importante m’attend.
- Plus importante ? C’est important d’être charpentier ! Tu étais d’une grande aide à ton père, c’est ce qu’on dit dans le pays ! Et tu pars alors qu’il va commencer à vieillir. Aurais-tu la tête qui enfle, avec de grands projets qui te dépassent ? Les gens d’ici ne sont pas assez bien pour toi ?
- Un jour tu comprendras. Je suis resté avec Joseph le plus longtemps possible. Je n’ai pas regimbé sur le travail, regarde comment mes mains sont abîmées !
- Je vois ça, Jésus, tu as été un artisan de grand courage. Tes parents peuvent être fiers.
- Ces mains ne vont pas chômer, sois en sûr, Samuel, un rude labeur les attend...
- Et peut-être un labour !
- Un labour ?
- Il le faut bien ! Labourer est nécessaire avant d’ensemencer !
- Tiens, c’est étonnant ce que tu dis. Serais-tu prophète ?
- Une intuition, mon cher Jésus, une de ces idées subtiles qui me passent par la tête.
- Alors justement, Samuel, ton idée est excellente... écoute ! Le semeur quitte Nazareth pour aller semer... mais comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin...
- Aucune chance pour eux, les oiseaux vont les becqueter, sois en sûr !
- C’est vrai ! Il y en a d’autres qui sont tombés au milieu des pierres...
- Pas de racines ? Aucune chance non plus. Et avec le soleil qui tape comme un forgeron sur une enclume, ils seront vite éclatés !

- Très juste ! Et dans les ronces ? Que se passera-t-il ?
- Étouffement rapide, et complet. Il est maladroit ton semeur, il envoie des grains partout, sauf où il faudrait ! Où veux-tu en venir avec ton histoire ?
- Attends, Samuel, il y a quand même des grains qui sont tombées dans la bonne terre, alors qu’adviendra-t-il pour eux ?
- Alors là, profusion de fruits, Jésus, profusion de fruits ! D’où la nécessité de labourer pour préparer cette bonne terre !
- Tu es formidable ! Je t’emmènerais bien avec moi, tu sais, on formerait un bel attelage pour tracer un sillon fertile.
- Ensemble réunis sous le même joug ! Eh bien, non, Jésus, moi je reste ici. Mais je penserai sans cesse à toi.

 

Jésus tira de son sac le jouet que Joseph lui avait remis.

- Je voudrais te laisser un petit souvenir pour t’aider à penser à moi, Samuel. Regarde ce bonhomme en bois. C’est mon père qui l’a sculpté pour moi alors que j’étais enfant.
- Il est rudement bien réussi ! Ton père est un artiste, Jésus ! Il s’y entend lorsqu’il s’agit de créer. Dieu n’a qu’à bien se tenir ! Tu me le donnes ?
- Bien sûr, il est à toi.
- Oh merci ! Il est superbe ! Et comme c’est ton père qui l’a fait, il a encore plus de valeur. Mais serait-il content que tu t’en sois débarrassé ?
- Je ne m’en suis pas débarrassé, je l’ai donné à un ami.
- Tu es gentil, ça me touche !
- Il faut lui donner un nom. Tout ce qui existe porte un nom. Dans le livre de la Genèse, le Créateur nous a enjoint de nommer toutes choses.
- Tu as raison. Alors donne-moi une idée. Comment l’avais-tu appelé, toi ?
- Peu importe, maintenant qu’il est à toi, c’est à toi de le nommer.
- Alors, je vais l’appeler... Élie !
- C’est un très bon choix ! Élie et Samuel vont bien ensemble. Tu ne trouves pas qu’il te ressemble ?
- Ah non ! Pas du tout !
- Et pourquoi donc ?
- Parce qu’il a des jambes et que moi je n’en ai pas.
- Oui, évidemment. Mais inversons les choses ! Voudrais-tu lui ressembler ?
- Comment ça ?
- En ayant des jambes valides, toi aussi.
- Ah non !
- Pourquoi ? Tu viendrais avec moi !
- Je trouve que c’est inutile de rêver, la vie m’a au moins appris ça ! C’est impossible à un paralytique de pouvoir marcher, c’est comme ça ! Mais tu sais, ce n’est pas parce que je n’ai pas de jambes valides que je suis diminué par rapport aux autres. Toi tu ne peux pas comprendre, mais je suis certain d’avoir des dons que n’ont pas les autres. Je préfère courir après des idées subtiles dans ma tête plutôt que de courir les rues avec d’autres enfants pour faire des bêtises.
- Tu raisonnes bien pour ton âge. Donc tu ne seras jamais comme ton nouvel ami Élie ? En es-tu sûr ?
- Évidemment que j’en suis sûr, reprit-il en haussant les épaules. Mon cher Jésus, tu as des jambes solides, mais apparemment, tu n’as pas les pieds sur terre !
- C’est possible !
- D’abord, ton bonhomme est en bois, donc son cœur est forcément de bois, et moi je veux aimer avec un cœur de chair. Je suis persuadé que c’est la vocation des humains.
- Tu m’impressionnes ! Qui t’a appris cela ?
- Qui me l’a appris ? Personne ! Ce sont mes jambes paralysées !
- Ah bon ?
- Évidemment, tu en vois les effets, grâce à elles mon cœur s’est développé davantage...
- Je suis confondu d’admiration !
- Avec la famille que tu as, tu as évidemment étudié la Torah. Eh bien, mon cher Jésus, tu auras remarqué que le commandement d’aimer se trouve partout dans les rouleaux !
- Alors, justement, Samuel, au titre de cet amour, crois-tu que je peux te rendre tes jambes ? »

 

L’enfant soutint un instant le regard de Jésus, puis il lui tendit le jouet d’un geste vif :

- Tu continues ! Tiens, reprends ton bonhomme !... Tu veux me tourmenter, c’est ça ?
- Jamais je ne ferais une chose pareille !
- Bon, laissons ça ! Garde ton bonhomme quand même, j’ai bien réfléchi, si ton père venait à te manquer, tu en aurais besoin pour te consoler ! Allez ! Il est temps que tu te mettes en route !
- Comme tu voudras, Samuel !
- Et si vraiment tu voulais t’exercer à faire un miracle, car on dirait que ça te démange, sois tranquille, le miracle est déjà fait !
- J’en ai l’impression, oui ! » 

 

Jésus esquissa un mouvement de départ, puis il revint en arrière, déposa le jouet contre le mur, auprès de Samuel, et conclut :

- Ton ami Élie vient de me faire comprendre qu’il préférait rester ici, auprès d’un garçon aussi éveillé que toi ! 

- C’est normal que je sois éveillé ! Samuel le prophète, alors qu’il était enfant, n’a-t-il pas été réveillé trois fois par le Seigneur pendant qu’il dormait dans le Temple ? »


Jésus arriva dans la région du Jourdain où Jean baptisait. Une foule de gens se pressaient à cet endroit. Il s’engagea dans la file avec tous les pécheurs. C’est à ce moment-là que Jean-Baptiste annonça : « Moi je vous baptise dans l’eau pour la conversion de vos péchés, mais un autre que moi vous apportera un Baptême différent, et celui-ci se fera dans l’Esprit-Saint et le Feu. Il ne tardera pas à se présenter à moi car je suis venu pour ouvrir son chemin. Il se tient au milieu de vous, mais personne au monde n’est plus grand que lui, et je ne suis pas digne de dégrafer la courroie de ses sandales.»

La file dans laquelle Jésus s’était glissé se réduisait, et bientôt il se trouva face à Jean-Baptiste. Celui-ci tressaillit en ses entrailles, saisi d’émotion. Il n’avait jamais vu son cousin adulte, mais cependant il le reconnut immédiatement. « Que me veux-tu Seigneur ? Que fais-tu dans cette file avec les pécheurs ? » Jésus le fixa avec une douce autorité : « Je viens recevoir ton baptême. » Jean s’exclama : « Seigneur, c’est plutôt à moi d’être baptisé par toi, car moi je suis pécheur. Ce baptême d’eau ne te servira à rien ! » Jésus lui répondit : « Oh si, il me servira ! Il me servira à  me rapprocher de ces hommes qui ont besoin du salut, il me servira à m’identifier à ceux que je viens sauver, il me servira à être davantage en communion avec eux. Il me servira aussi à transmettre au baptême d’eau que tu donnes les effets de cet autre baptême que je suis venu apporter par ma vie offerte, baptême que je suis impatient de recevoir. Laisse faire, baptise-moi ! »

 

Jean se tourna alors vers la foule et s’écria : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Je vous avais dit qu’il viendrait à moi ! Le voici !... Il a été jusqu'à ce jour charpentier à Nazareth. Eh bien, cet homme rompu aux travaux de bâtisseur, c’est lui qui est le bâtisseur du Royaume de Dieu ! Il est venu derrière moi, mais maintenant il passe devant moi. Avant que tout existe il était déjà, car tout vient de lui et tout fut par lui. »


Jésus descendit dans le Jourdain, il avança prudemment pour ne pas glisser dans la boue, et se baissa dans les flots. Jean l’ondoya plusieurs fois à pleines mains. C’est alors que se répétèrent les premiers temps de la Genèse lorsque l’Esprit se mouvait avec Grâce au-dessus des eaux. Jésus émergea des eaux, ruisselant comme un nouveau-né surgissant en ce monde. Alors, comme un point d’orgue s’étire pour prolonger l’harmonie afin de lui octroyer toute sa couleur, le temps retint sa respiration pour laisser place au Souffle de Dieu. Celui-ci sembla déchirer les cieux et descendre en tournoyant, comme le ferait une colombe se laissant bercer par les courants aériens. Il vint et demeura sur Jésus pour désigner celui qui était la Lumière du monde – Que la Lumière soit, et la Lumière fut ! –. Alors Jean-Baptiste s’exclama, saisi d’une émotion poignante :

« Le voilà, le Verbe, c’est lui la vraie Lumière qui éclaire chacun des hommes en venant dans le monde. » Un grondement de tonnerre traversa le ciel. Du moins, c’est ce que la foule entendit. Les cœurs exercés, quant à eux, distinguèrent une voix. Venant du zénith elle annonça : « C’est en Celui-ci que je trouve Ma joie, c’est Lui Mon fils tant aimé ! »

Jean-Marie Martin

2- UN SAMARITAIN SUR LA ROUTE DE JÉRICHO

 

D’après Luc 10, 25-37

Dorâm tira un branchage de la brassée de bois sec qu’il tenait sous le bras, puis il le jeta au milieu du feu. La nuit tombait, et le froid se faisait plus incisif, surtout dans ce sous-bois humide. Il renouvela son geste plusieurs fois, attendant que chaque branche soit bien saisie par le feu. Son vieil ami Gaone, blotti au pied d’un arbre, regardait les flammes reprendre peu à peu de vigueur, apportant avec elles un surcroît de chaleur. Il attendait avec impatience la suite du récit de Dorâm. Celui-ci se redressa, réajusta son manteau pour se protéger davantage du froid, et se rassit en face du vieillard. Avait-il eu raison d’entraîner ce pauvre homme dans cette promenade nocturne ? Il déchiffra sur ses traits ravinés par l’âge l’expression de son impatience, rien ne traduisait une quelconque lassitude, ce qui le rassura. Aussi, après avoir pris le temps de se ressaisir, il continua son récit :

 

Dorâm :

Un jour, mes hommes et moi nous avons rossé violemment un homme et nous l’avons laissé pour mort au bord du talus. C’était sur le chemin qui descend de Jérusalem à Jéricho. Après notre assaut, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai hésité à repartir immédiatement avec les autres. J’étais obnubilé par cet homme qui gisait là, ça ne m’était jamais arrivé de rester ainsi en plan après une attaque. J’ai tardé un peu à repartir, et c’est alors que j’ai aperçu un homme qui montait lentement et péniblement le chemin, s’appuyant sur un bâton de marche, s’épongeant le front, soufflant bruyamment à cause de la chaleur. Il venait de Jéricho. Je me suis caché sur un petit promontoire derrière un buisson d’épines, pour l’observer. C’était un prêtre du Temple, sa tenue le trahissait. Il a vu le corps du blessé affalé sur le bas-côté. Alors, faisant la moue et se bouchant le nez, il retrouva de la force pour marcher d’un bon pas, et passa tout droit en se hâtant. Je restai ainsi quelques minutes, et cette fois je vis arriver un lévite qui descendait de Jérusalem, trottinant sur sa mule. Quand il vit l’homme couché, il imposa un écart à son animal et lui battit les flancs de ses talons pour l’inciter à avancer plus vite.
 

Gaone : 
-  
Incroyable ! Personne ne voulait aider ce pauvre homme. Peut-être allait-il mourir !

Dorâm :

-  Je crois que ces deux hommes pensaient que le gisant était mort, et comme leur tâche au Temple leur interdisait de s’approcher d’un cadavre, sous peine de se rendre impur, ils l’ont évité.

Gaone :

- C’est un postulat tout à fait plausible, en effet. Mais c’est leur donner des circonstances atténuantes bien faciles. Et puis, vois-tu, je veux bien admettre, à la rigueur, que le prêtre voulait se préserver, puisqu’il montait vers le Temple, mais le lévite, lui, repartait de Jérusalem ! Et puis, de toute façon, la vie d’un homme, d’un seul homme, n’est-elle pas plus importante que tous les sacrifices rituels additionnés ?

Dorâm :

- Je partage totalement ton avis !... Bon, je continue, je n’en ai pas terminé. Voilà mes deux hommes passés au loin et fuyant leur devoir. C’est alors que j’entendis crisser des sabots sur les cailloux du chemin. Un homme rondouillard arrivait, chantonnant gaiement, nonchalamment porté par son âne... Ma stupeur fut grande, car je le connaissais ! C’était un homme de Samarie, s’appelant Chévouèl. Il habitait Sychar et tenait une boutique d’accessoires en cornes, notamment des peignes de toutes sortes. Ô surprise, il s’arrêta, sauta de son âne et s’approcha du corps du blessé. Il lui parla, le secoua doucement par les épaules. Il retourna chercher quelque chose dans les sacs qui pendaient de sa selle. Il revint avec une bouteille de vin, une fiole d’huile et des rouleaux de tissus. Il entreprit de nettoyer les plaies, de les oindre, de les envelopper délicatement de pansements improvisés. Puis il tenta de soulever l’homme, qui était visiblement trop lourd. Il se redressa et regarda autour de lui en soupirant, cherchant une aide quelconque. C’est alors que je me suis dressé ! Je me suis retrouvé debout, à découvert, sans avoir eu le temps de réfléchir ! J’avais été saisi d’un élan de folie en décidant de l’aider !

Gaone :

- Aucune folie en cela, mon petit, ta réaction a répondu à la plus naturelle des nécessités.

Dorâm :

- En ce qui me concerne, ô que si ! C’était une réaction folle. Cette force inconnue, celle qui déjà m’avait poussé à rester sur place après notre attaque au lieu de suivre mes amis les brigands, cette même force m’a fait surgir de derrière mon buisson d’épines. Le samaritain sursauta en me voyant, il chercha autour de lui comment se protéger. Ne trouvant rien, il me fit face en tremblant. Il m'implora : "Ne me fais pas de mal, par pitié !" Je le rassurai bien vite car je n'avais justement pas envie de lui faire du mal, c’est ça qui est étonnant ! Il reprit : "Comment te croire ! Je te connais ! Ta parole n’a aucune valeur. Tu es Dorâm, le chef des brigands ! Et tu écumes cette région avec ta bande de vauriens, pillant, rançonnant les voyageurs, tuant qui te résiste... d'ailleurs cet homme gisant ici est sans doute votre dernière victime, n'est-ce pas ! " 

 

J'acquiesçai sans peine : "Tu as raison. C’est nous qui l’avons mis dans cet état pitoyable. Mais je viens t’aider à le mettre sur ton âne, sinon, il va mourir ici." Il recula de quelques pas avec méfiance, comme pour se préparer à faire retraite, mais il prit sur lui et enchaîna : "Toi ?... Toi, Dorâm, tu ferais ça ?" Je lui répondis : "J’en suis capable, en effet." À quoi il rétorqua : "Pourquoi ferais-tu une chose pareille ?" Et là je dus reconnaître ma perplexité : "Je ne sais pas !... En fait, je crois que c’est grâce à toi !" Ses yeux s'ouvrirent tous grands. Je lui donnai alors l'explication qu'il attendait : "Avant que tu n’arrives, deux hommes étaient déjà passés. Ils ne pouvaient pas s’arrêter car ils étaient tenus de conserver leur pureté pour assurer leur service au Temple."

Gaone :

- Soi-disant pureté ! » Coupa le vieillard qui tenait décidément à noircir ces deux hommes. Il semblait avoir un compte à régler avec la religion.

Dorâm :

- Bon, je te l'accorde, Gaone, mais laisse-moi continuer mon récit, s’il te plaît, sinon tu vas en perdre le fil... Je poursuivis ainsi à l’adresse de Chévouèl : "Au contraire de ces deux hommes, toi, le Samaritain, l’étranger, l’hérétique, tu t’es empressé de venir panser les plaies de la victime. Eh bien, aujourd’hui, en t’arrêtant auprès du blessé, tu as touché le cœur de Dorâm, le chef des bandits ! Et celui-ci va t’aider à hisser le blessé sur ton âne, afin que ce malheureux puisse vivre." Chévouèl resta un instant bouche bée et s'exclama : "Quand je vais raconter ça, personne ne me croira ! Dépêchons-nous de le hisser sur la bête, je vais le conduire à l’hôtellerie. – Je vais t'accompagner, dis-je, d'autant que mes hommes pourraient te tomber dessus." Il me fixa alors sans crainte et murmura : "Regarde-moi, Dorâm ! Regarde-moi bien en face. Ton regard a quelque chose de profondément humain, tu sais ! Tu m’étonnes beaucoup ! Il y aurait donc du bon en toi ? Pourquoi vis-tu ainsi dans le mal, pour le mal ? Par dépit ? Par bravade ? Par vengeance ? Pour défier l’Éternel ? Pourtant, je ne crois pas que tu sois voué corps et âme au mauvais. Ne crois-tu pas qu’il serait temps de réfléchir à ce que tu as fait de ta vie ? Il n’est jamais trop tard pour changer." Piqué par ses propos, j'enchaînai : "Ne me fais pas la morale, je t’en prie, tu n’es pas ma mère ! Allez, chargeons notre homme !"

 

Alors, j’ai aidé Chévouèl à charger le blessé sur sa bourrique, et nous avons dévalé la pente qui mène à Jéricho. J’épiais les abords du chemin, surtout les endroits d’où je savais que mes sbires pouvaient surgir. Mais à l’heure qu’il était, ils devaient me chercher dans la montagne... Au bout d’un grand quart d’heure, nous sommes enfin arrivés à une auberge en contrebas du chemin. Quand nous avons poussé la porte, maladroitement, forcément, tout en transportant notre blessé, l’aubergiste a froncé les sourcils en me voyant, il est devenu blême, il s’est réfugié derrière son comptoir, il a poussé sa femme dans la cuisine. Les quelques consommateurs qui se trouvaient là filèrent par une autre issue, apeurés, mais sans doute ravis qu’une occasion leur soit offerte de ne pas payer la note. L’aubergiste se munit d’un énorme coutelas qui pendait le long du mur, et le posa près de lui en tremblant. Il fut alors pris d’une intense sudation. – Dans une autre occasion, j’aurais pouffé de rire ! – J’ai prêté main forte à Chévouèl pour avancer le blessé vers une longue table vide, et nous l’avons étendu là en attendant. Il faisait son poids ! Le pauvre aubergiste s’attendait visiblement à un traquenard car il épiait toutes les issues de la pièce. Chévouèl s’est alors tourné vers l’aubergiste et lui a jeté une bourse pleine d’argent en lui disant : "On a trouvé cet homme au bord du chemin. Il a été violemment rossé. Fais préparer une chambre pour lui. On te le laisse, prends en soin. Sers-toi abondamment dans cette bourse afin que le blessé ne manque de rien. S’il fallait davantage, je te donnerai le complément lors de mon retour." Puis il sortit.

 

Son attitude, tellement saisissante, me laissa, moi Dorâm, complètement abasourdi. Folie de sa part, ou générosité ahurissante ? J’ai regardé par la fenêtre. Chévouèl s’éloignait au pas nonchalant de son âne. Je fixais sa silhouette qui s’éloignait en se balançant, mais mon esprit était entièrement captivé par son geste. Il disparut à l’horizon. J’éprouvai l’urgente nécessité de boire. En me retournant vers le comptoir, je vis qu’un rictus de peur déformait le visage du patron. Il tremblait de la tête aux pieds. Il devait penser que cette fois, se trouvant seul avec moi, c’en était fini de lui. Je m’approchai et commandai un pichet de vin. Il obéit. Sa main tremblait. Le pauvre ne devait rien comprendre, ni à ce qui se passait, ni, surtout, aux raisons de ma présence en cette aventure. Un râle nous rappela la présence du blessé. "N’oublie pas de lui faire préparer un lit, lui dis-je, appelle ta servante et ta femme pour qu’elles s’en occupent, je vais t’aider à le porter dans la chambre." L’aubergiste passa la tête par la porte de l’office et donna un ordre. Quant à moi, après avoir avalé une première gorgée de vin, claqué des lèvres de satisfaction, jeté l’argent qu’il fallait sur le comptoir, je lui dis : "Servez-vous, patron, ça vous donnera du courage. Et trinquons !"

 

Gaone :

- Tu n’as quand même pas épargné ce brave homme : trinquer avec le chef des brigands ! Il devait être plus assommé que si tu l’avais frappé !

Dorâm :

- Je pense que oui, en effet, je l’ai estourbi ! Après mon départ, il a dû finir la cruche avec sa femme pour se remettre de ses émotions. Mais puisse-t-il avoir été plutôt touché par le geste du Samaritain !... En ce qui me concerne, une fois sorti, les propos que Chévouèl avait tenus à mon égard firent leur chemin en moi à vive allure... Je ne pus résister ! Au lieu de prendre le chemin de la forêt, je pris à mon tour le chemin de Jéricho. Je ne savais pas, à ce moment-là, que je quittais définitivement ma bande, et le brigandage.

Gaone :

- Merveilleuse histoire ! Je te remercie vivement d’avoir voulu me la raconter, c’est édifiant ! Ça valait grandement les désagréments de cette sortie nocturne.

Dorâm :

- Je comprends que cette escapade au clair de lune ait pu te paraître rude, j’en suis désolé, mon vieux Gaone, mais je voulais te raconter mon aventure dans les sous-bois que j’ai tellement hantés. Je désirais qu’ils sachent, eux-aussi, quel homme libre j’étais devenu !

Gaone :

- Et tes anciens compagnons, ont-ils appris ce qu'il t’est arrivé ? Ce serait intéressant de le savoir.

Dorâm :

- Ils l’ont su, bien évidemment ! Tout se sait. L’aubergiste ne s’est pas privé de raconter son aventure à tous les clients de passage. Et la chose est forcément arrivée jusqu’aux oreilles de mes gars. D'ailleurs, deux ou trois d’entre eux ont tout lâché comme moi. Les autres ont continué la rapine, mais sans rancœur à mon égard, en respectant ma décision. Tu vois, Gaone, nous sommes ici en plein milieu de leur territoire, eh bien, j’étais certain qu’aucun d’entre eux ne nous tomberait dessus, il n’y avait aucun danger. C’est pourquoi j’ai osé t’amener ici à une heure pareille.

Gaone :

- Dieu soit loué ! Mais maintenant, je peux bien t’avouer que je n’étais pas du tout rassuré ! J'ai tremblé de froid, mais aussi de terreur ! »

Dorâm aida Gaone à se lever, car il montrait beaucoup de difficulté à se redresser, puis, du pied, il poussa de la terre sur le feu jusqu’à l’étouffer. Une chouette hulula bizarrement tout près de là. Puis on entendit le craquement de branchages recouvrant le sol. Gaone frissonna de peur. Dorâm sourit. Il fit passer le vieillard devant lui, et ils s’engagèrent tous deux sur le sentier du retour. Les rayons de lune qui perçaient à travers les arbres éclairaient leur chemin. En s’éloignant, Dorâm se retourna, leva le bras, et fit un grand signe amical de la main.

Jean-Marie Martin

© 2019 Jean-Marie Martin