Scénette évangélique - Page 4


 Le fils prodigue

 

8 - LE FILS PRODIGUE

D’après Luc 15, 11-32

Dovèv est assis sur un muret face à la vallée.

On entend de vagues échos de musique de danse venant de la demeure perchée sur la colline.

Dovèv est rejoint par son jeune frère Yohanane.

Celui-ci a revêtu la robe de fête, les sandales, et surtout l’anneau d’or.

Dovèv :

- Que viens-tu faire ici ?

Yohanane :
- Shalom Dovèv ! Quelle émotion de te revoir ! Je viens t’inviter à la fête, tu es le seul à en être absent. Sans toi, ma joie ne saurait être complète. Tous les voisins des fermes alentour se sont empressés de répondre à l’invitation.
Dovèv :
- Pourquoi as-tu remis les pieds au domaine de Nirièl ?
Yohanane :

- Je te dirai ça plus tard, mais pour l’heure, je viens t’inviter à la fête, car ta place est avec nous...

Dovèv :

- Quelle fête ? Qui donc est capable de se réjouir en cette sombre soirée ? Je perçois, tout autour de moi, le vol sinistre des oiseaux porteurs de mauvais augure. (Il se protège subitement la tête, comme s’il venait d’être touché par quelque chose) Tiens ! L’un d’entre eux vient de m’effleurer le visage, quelle horreur, j’ai ressenti sur ma joue le frôlement de ses larges ailes !

Yohanane :

- Dovèv !... Combien je voudrais, ce soir, que ce soit plutôt la blanche colombe, voletant hors de l’Arche, qui tourne autour de toi ! Il ne tient qu’à toi de l’accueillir ! Elle cherche une terre hospitalière où poser ses pattes blessées et se délasser enfin. (Il fait semblant de suivre le vol d’un oiseau) Tiens, je la vois qui tourne autour de toi, elle cherche à se poser sur ton épaule !

Dovèv :

- Tais-toi !

Yohanane :

- Pourquoi serais-tu le seul à comprendre le langage prémonitoire des oiseaux ?... Allez, Dovèv, viens à la fête ! Je t’assure que tu y as ta place ! Tu es le Maître du domaine, au même titre que notre père Yéhou ! Je veux partager avec toi le banquet organisé en mon honneur ! Pourquoi t’enfouir en toi-même comme une peau d’ours que l’on retourne ? N’entends-tu pas cette musique et tous ces chants de liesse qui traduisent la joie des paysans de la contrée ? Ne sens-tu pas cette succulente odeur ? C’est la viande qui finit de rôtir à la broche. Dovèv, ne veux-tu pas partager le veau gras avec moi ?
Dovèv :
- Le veau gras du renégat ? Dévore-le à t’en étouffer !
Yohanane :

- Viens au moins rompre le pain avec moi ! Ahimane, le nom qui a été donné par les Anciens à ce carrefour où nous nous trouvons en ce moment, signifie : « Mon frère est un pain tombé du ciel » Je trouve que son sens est plus que jamais réel.
Dovèv :

- Vas-tu me laisser, à la fin !... Puisque tu amènes au jour le sens des noms, celui de notre domaine, Nirièl, veut dire : « Labour de Dieu ! » Eh bien, aujourd’hui, je trouve que la charrue de Dieu me déchire singulièrement, et avec cruauté, au plus profond de l’âme.

Yohanane :

- Si ta douleur est si grande, c’est peut-être que ton champ intérieur est encore incapable de recevoir une semence, et partant, de porter des fruits.
Dovèv : (Se pressant les mains sur la poitrine)
- N’appuie pas trop sur le soc, par pitié, il est tranchant !...
Yohanane :

- Là ! Là ! Tout doux mon frère ! Je ne cherche pas à te blesser... (Il regarde le domaine au loin) La fête pourrait-elle se terminer sans nous ? C’est impensable ! Heureusement, les convives, quant à eux, laissent éclater leur allégresse. Leur soudaine appétence pour l’existence fait saliver à nouveau leurs palais trop longtemps asséchés.
Dovèv :
- Tu sembles, toi, avoir asséché de nombreux verres de vin !

Yohanane :

- Non, je n’ai bu qu'à la source intarissable de la détermination du vieux Yéhou à être père, quoiqu’il arrive.

Dovèv :
- Source enivrante pour toi, empoisonnée pour moi !
Yohanane :

- Ce n’est pas la source qui est empoisonnée mais le palais de celui qui s’y abreuve. Et je ne crois pas que tu en sois arrivé là... Tu m’entends, Dovèv ? Tu me comprends ?... Allez, remontons au domaine ! Écoute cette effervescence dans la maison, ces serviteurs qui vont et viennent ! Écoute tous ces éclats de voix, ces cris de banqueteurs avinés ?... As-tu jamais entendu chose pareille depuis mon départ ? Dovèv, n’entends-tu rien ? Je ne pense pas que tu sois devenu sourd !
Dovèv :
- Sourd ? Je crois que c’est mon cœur qui l’est devenu !
Yohanane :

- L’amour est aveugle, affirme le dicton, mais il n’est pas sourd ? Si tu avais pu surprendre les vibrantes paroles de notre père puisées dans les profondeurs d’un cœur paternel livré à l’incandescence de l’amour, un cœur de vieillard trempé à l’épreuve d’une attente opiniâtrement bienveillante ! Ce que Yéhou m’a murmuré à l’oreille est l’un des fruits onctueux d’un amour sans équivalence, la révélation d’une évidence : le cœur de Yéhou n’a pas d’autre aspiration que d’aimer et pardonner. Rien là qui aurait pu plonger ton cœur dans la surdité. Au contraire !...À moins que...

Dovèv :

- À moins que ?

Yohanane :

- À moins que ton cœur n’ait perdu l’habitude d’aimer ?... et que l’ivraie n’ait poussé au beau milieu de ton champ de blé intérieur ?... Aurais-tu laissé se faner, toi le fils aîné, ta place de fils aimé ?... C’est impensable ! Je n’en crois rien ! Toi, l’homme au courage affirmé, qui te campes au bout de ton champ, et lèves les yeux en clignant des paupières pour lire à la fin du jour les signes du ciel... toi l’homme du bel épi gorgé de vie, si chèrement soigné, girandole qui oscille gracieusement sous le vent... toi l’homme du rude labour, du labour de Dieu, de la semence jetée avec dextérité dans le droit sillon, de la moisson surabondante qui fait ployer le plancher de tes greniers... toi l’homme qui guette avec acuité la moindre faiblesse des animaux de ton cheptel... ton regard si pénétrant se serait-il assombri, ou aveuglé, lorsque tu rentrais à la maison pour partager le pain avec Yéhou ?...
Dovèv :

- Que veux-tu dire ?... Laisse-moi ! Retourne à ta fête !
Yohanane :

- Ma question te ferait-elle peur ? Ne me dis pas que le père serait devenu un étranger pour toi !

Dovèv :

- Un étranger ?

Yohanane :

- Non ! Pas un étranger, le mot est impropre ! Comment dire... Un inconnu ? Non, le terme est encore inapproprié. Disons plutôt, inexploré ! Oui c’est ça, je m’approche de mon idée : un terrain inexploré où se cacherait un trésor fabuleux, comme la terre n’en aurait encore jamais dissimulé. La charrue du laboureur de Dieu va et vient, mais son soc intrépide n’a pas encore buté contre le coffre précieux. Je t’imagine, Dovèv, je t’imagine... C’est le soir tombant, la journée a été dure, chaude, étouffante, il fait bon prendre un peu le frais. Le soleil rougeoyant s’isole peu à peu à l’horizon, emportant inexorablement le jour avec lui. Appuyé sur le parapet qui ferme la terrasse, les deux mains posées à plat sur la pierre encore chaude, la face teintée par les rayons ocre du soleil, tu t’es arrêté une fois de plus pour t’interroger sur cette silhouette immobile qui tourne le dos à la maison, là-bas, au portail du domaine, et qui fixe le lointain. Qui donc est ce vieil homme énigmatique qui s’appuie sur son bâton, enfermé dans son silence, enroulé dans sa solitude comme dans une houppelande ? À quoi pense-t-il donc ?

Dovèv :​ 

Que sais-tu de tout ça, toi ? Tu te moquais pas mal de ce qui se passait ici. Ton imagination, si fertile qu’elle soit, n’est que stupidité... Laisse-moi seul ! Les invités t’attendent. Va à ta fête, par tous les diables !

Yohanane :

- Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ? C’est la fête du fils perdu qui est retrouvé... Et si c’était la fête de tous les fils qui n’ont pas su être fils ?... Unissons-nous à la joie du père ! Redonnons-lui deux fils unis comme jamais dans l’euphorie des retrouvailles !

Dovèv :

- Serpent à la langue venimeuse, tu es en train de te façonner une bonne conscience en cherchant à me rallier à ta trahison ! Agirais-tu comme le serpent du Jardin des Commencements, qui vint tenter Adam et Ève sous le figuier, arbre de la connaissance du bien et du mal ? Leurs yeux s’ouvrirent, alors, les feuilles du figuier furent utilisées par eux pour cacher leur confusion. Quelle piètre ruse, et sournoise, est la tienne ! J’en prends à témoin Ourièla, ma mère, qui nous voit depuis son éternité.
Yohanane :

- Que vient-elle faire là, notre pauvre mère ? Mais qu’à cela ne tienne, je ne crains pas son regard ! Eh bien, vois-tu, je suis heureux d’avoir un frère, Dovèv ! Le sang qui réchauffe les veines du vieux Yéhou est le même que celui qui nous maintient en vie et qui fait battre notre cœur. Et je veux bien, devant notre mère, dire que ce frère je n’ai jamais cessé de l’aimer, ce frère je ne peux pas m’en passer...

Dovèv :

- Peste ! Tu parles ainsi, je suppose, parce que j’ai appelé Ourièla. Eh bien, que mon sang se glace à l’instant si elle ose jeter sur toi un regard maternel !
Yohanane :

- Laisse notre mère ! Il s’agit ici de notre relation au père. Ton obstination à me repousser me laisse pensif. Je ne crois pas à la haine qui t’anime... Elle est feinte. Ou détournée. C’est le ressentiment qui t’anime contre Yéhou qui t’empêche de m’accueillir comme tu le voudrais. J’en suis sûr, car tu es foncièrement bon !
Dovèv :

- Tais-toi, Yohanane, vil gardien de cochons ! As-tu puisé dans leur auge les immondices que tu profères ?

Yohanane :
- Tiens ? Tu connaissais donc ma situation déplorable?
Dovèv :

- Des caravaniers nous l’ont apprise. Toute la vallée en a fait des gorges chaudes. Il manquait cette humiliation supplémentaire à celle de ton départ.
Yohanane :

- Pourtant, aujourd’hui, tous sont venus se réjouir à l’occasion de mon retour. Tu les entends ? Le fils perdu est retrouvé, le souillon est revêtu de linge immaculé, le va-nu-pieds a passé des sandales en cuir tout neuf. Le fils impur s’est plongé tout entier dans le bain des ablutions. Il n’est plus question de cochon, mais bien de veau gras, qui a été vidé de son sang selon la Loi. Le bain d’eau et celui de sang inaugurent pour moi une vie nouvelle afin de me réintégrer au sein du Peuple Élu... Quel homme ce Yéhou ! Après les tourments que je lui ai infligés pendant des années, quelle stupéfaction fut la mienne de voir les bras de ce vieil homme s’ouvrir pour m’accueillir ! Dovèv, j’ai vu des larmes de joie dans ses yeux, j’ai senti son étreinte chaleureuse alors qu’il me pressait contre lui à m’étouffer, son souffle haletant caressait ma nuque, ses mains fiévreuses me pétrissaient le dos, et surtout, j’ai entendu sa voix cassée par l’émotion me murmurer son pardon tout bas à l’oreille...

Dovèv :

- Folie de vieillard ! Lui avais-tu seulement demandé ce pardon qu’il t’a accordé ?

Yohanane :

- Pas vraiment, j’ai bafouillé en me jetant à ses pieds : « Père, j’ai péché contre le Ciel et contre toi, je ne mérite plus d’être appelé ton fils... » Mais je n’ai pas eu le temps de lui demander pardon, car il m’a relevé !

Dovèv :
- Folie de vieillard, c’est bien ce que je disais !
Yohanane :

- Et bien vois-tu, Dovèv, quand il m’a appelé « mon fils ! » j’ai vacillé, comme pris de vertige.

Dovèv :

- Tu étais affamé ! La fatigue t’a joué des tours, ou peut-être étaient-ce les effets nocifs d’un soleil trop cuisant. Les mirages, ça existe !

Yohanane :

- Tais-toi ! Quand Yéhou m’a appelé son fils, j’ai éprouvé alors ce que veut dire être aimé.

Dovèv :

- Tes hétaïres pulpeuses ne t’avaient donc pas aimé ? Pauvre petit Yohanane ! C’était bien la peine de réclamer ton héritage pour aller les rejoindre avec tant d’empressement !

Yohanane :

- Seul un père qui aime démesurément peut pardonner comme Yéhou l’a fait. Vois-tu, Dovèv, c’est aujourd’hui que je reçois mon héritage ! Le jour où j’ai demandé ma part, à un père encore vivant, j’ai reçu de l’argent, certes, mais cet argent n’a pas fait de moi un héritier, mais un renégat. C’est aujourd’hui seulement que je deviens héritier, en recevant l’amour que Yéhou ne m’a jamais retiré. Je suis parti, croyant emporter mon héritage, alors qu’il m’attendait, ici, à mon retour. Pauvre sot que j’étais !
Dovèv :

Eh bien, moi... je ne pardonnerai jamais à Yéhou de t’avoir reçu de cette façon ! La faiblesse qu’il a manifestée en ta faveur a éteint le respect dont je l’entourais. J’ai découvert en lui un être capable de céder à l’injustice, de se laisser submerger par des sentiments aussi faibles que fantaisistes !

Yohanane :

- Tu n’as plus ta tête, Dovèv ! Tu ne sais pas ce que tu dis ! Pourquoi t’enferrer dans le refus ? Tu refuses le pardon au frère, tu refuses le pardon au père. Te pardonnes-tu à toi-même ?

Dovèv :
- Quel pardon aurais-je donc à me donner ?

Yohanane :

- Peut-être celui de n’avoir pas su prendre ta liberté ! Ah ! Tu frémis ! Aurais-je touché une plaie sensible ? Je crains que tu en veuilles au père de m’avoir laissé partir, ce qui t'a obligé à rester à Nirièl, et à gérer l’exploitation tout seul. Ta vie a dû être bien triste, mon pauvre Dovèv, faite de tête-à-tête interminables et ennuyeux avec Yéhou.

Dovèv :

- Qu’est-ce que tu en sais, bravache !

Yohanane :

- J’ai beaucoup réfléchi lorsque la famine m’a jeté sans ménagement dans l’enclos aux cochons. Mes tête-à-tête, à moi, étaient vécus avec les animaux honnis par excellence, grognant, puants ! Je n’ai pas bâti de mur entre eux et moi, au contraire, je dormais tout près d’eux, et quand il pleuvait, je n’avais pas le choix, je partageais leur abri, inséré avec dégoût entre deux d’entre eux, le dos appuyé aux planches mal jointes de leur refuge boueux. Parfois, l’un ou l’autre posait son groin sur une de mes jambes. J’ai fini par souhaiter qu’ils le fissent plus souvent, trouvant en cela une expression de tendresse. Mais voilà que je me sentis gagné par un mimétisme inquiétant, je me laissai glisser avec torpeur dans l’animalité, comme l’homme, qui, tombé à la mer, est trop fatigué pour se battre contre les vagues hostiles, alors il finit par se laisser glisser dans les flots, pour en finir avec le souffle de vie qui, un jour, lui fut donné. C’est alors que j’ai soudainement trouvé la force de réagir. Où l’ai-je trouvée ? Elle s’est imposée à moi, elle s’est manifestée en moi, comme un levier qui s’ingéniait à me soulever. J’ai alors voulu résister à me laisser sombrer. Je me suis obligé à penser, à compter, à chanter, à entretenir ma mémoire en récitant des passages de la Torah appris par cœur à l’école rabbinique. J’ai beaucoup réfléchi à notre vie passée auprès du père... Et c’est vrai que j’ai imaginé ton existence actuelle, car je te connaissais bien, et mon plaisir était grand de penser à toi... Je vois que je ne me suis pas vraiment trompé sur ce que fut ta vie après mon départ !

Dovèv :

- Tu es trop bon de t’être intéressé à moi. Je n’en ai pas fait autant !

Yohanane :

- Je n’en suis pas certain. D’autre part, n’as-tu jamais senti l’amertume t’envahir en étant privé d’une tendre épouse, amoureuse, toute attentionnée à ta personne, à laquelle tu aurais rendu sa passion avec bonheur ?

Dovèv :

- Et toi, peux-tu m’expliquer pourquoi tu n’as pas su trouver cette épouse si parfaite ?

Yohanane :
- Sans doute parce que je n’ai pas butiné dans le bon champ.
Dovèv :

- Certes ! Les nombreuses fleurs que tu as couvertes de tes ailes, avec tant d’ardeur, ne t’ont amené à produire qu’un miel bien amer.

Yohanane :

- Tu as raison ! Quand je réfléchissais, perclus au milieu des animaux impurs, j’ai senti bien souvent le goût de la cendre envahir ma gorge, et les larmes jaillies de mes yeux douloureux venaient régulièrement s’échouer au bord de mes lèvres, y déposant leur goût salé... Mais il me semble que l’amertume n’est pas non plus une étrangère pour toi.

Dovèv :

- En quoi cela ?

Yohanane :

- Celle-ci n’a-t-elle pas accompagné fidèlement tes jours, et surtout chacune de tes nuits ? Ta maîtresse du jour, la terre, t’a épuisé, éreinté. Quant à la maîtresse de la nuit, elle t’a laissé tranquille, c’est vrai, mais tellement seul dans ton lit glacé ! Car je n’ose pas imaginer que tu sois allé butiner, comme je l’ai fait, dans la vallée aux mille et une fleurs gorgées de pollen. Yéhou aurait été très heureux qu’une jeune femme s’installât à la maison, il en aurait été  comblé.

Dovèv :

- Tu crois ? La vérité, la voici : la vie s’est engourdie ici, à cause de toi. Tu as saupoudré la somnolence sur cette demeure comme l’aurait fait un enchanteur malveillant. Comme le pêcheur jette son épervier à la surface de l’eau, tu as lancé sur le domaine de Nirièl un vaste voile opaque aux vertus soporifiques, qui ont peu à peu étouffé la vie. Quelle femme aurait accepté de partager la vie de deux hommes endormis par le désespoir ?

Yohanane :

- N’aurait-elle pas participé à vous réveiller tous les deux ? J’y pense tout à coup, et si cette femme était là-haut, parmi les invités, une femme t’ayant toujours aimé en silence, impatiente de te voir arriver à la fête ? La laisserais-tu passer et s’éloigner de ta vie le cœur brisé ? Allons, Dovèv, il est temps de ranimer Nirièl ! Viens danser, viens perdre la tête à boire du vin goûteux. Imagine la joie du père !

Dovèv :

- Non ! Il n’en est pas question !

Yohanane :

- Pourquoi lui refuser ce bonheur ? Ainsi qu’à toi-même, d’ailleurs ! Qu’as-tu fait de ta liberté ? Un serviteur t’a entendu reprocher au père d’avoir tué le veau gras pour moi, alors qu’il ne t’avait jamais donné un seul chevreau pour festoyer avec tes amis.

Dovèv :

- Lequel t’a raconté ça ?

Yohanane :

- Peu importe ! Il a aussi entendu le père te répondre : « Toi, mon enfant, n’es-tu pas toujours avec moi ? Tout ce qui est à moi t’appartient. » N’est-ce pas émouvant au possible ?... Tu n’as as pas su être fils, Dovèv, quel dommage ! Mais tu peux encore le devenir, rien n’est perdu. Moi, désormais, je suis fils, à nouveau, et c’est l’amour du père qui me l’a révélé. D’ailleurs n’ai-je pas toujours été fils dans l’attente aimante du père ? Oh, Dovèv, sais-tu ce que veut dire : être pardonné ?

Dovèv :

- Non !

Yohanane :

- Il te manque donc quelque chose, mon cher Dovèv... Rien n’est plus émouvant que d’entendre celui que tu as offensé t’accorder le pardon. Un jour, peut-être, tu connaîtras cette joie... Regarde le superbe manteau que le père m’a donné ! (Il tourne sur lui-même en souriant)

Dovèv :

Je rêve tout éveillé ! Tu es en train de rejouer pour moi la séduction du jeune Joseph, notre ancêtre le Patriarche ? C’est ça ? Tu étales devant moi la belle tunique du fils préféré, celle qui engendra la colère de ses frères !... Tu sais ce qui lui est arrivé, à Joseph ?

Yohanane :

- Bien sûr, mais j’ai déjà connu l’épisode de la citerne ! Moi c’est dans la bauge que la vie m’a jeté... Dovèv, mon tendre frère, j’ai de quoi te mettre de la joie au cœur : ce manteau, chargé de tant d’amour, que le père a posé sur mes épaules, je te le donne pour que tu paraisses dignement à la fête, en tant que fils aîné

Dovèv :
- Tu te prends pour le père en m’offrant ce manteau ?
Yohanane :

- Mais pas du tout, Dovèv ! Honte à moi si mon esprit soudain égaré osait le penser.

Dovèv :

- Crois-tu que, là-bas, personne ne remarquera que le manteau a changé d’épaules ? Quel sentiment de toute-puissance va t’animer : Mes amis, admirez celui qui a su gagner le frère aîné, après avoir conquis le père ! 

Yohanane :

- Dovèv, tu déformes mes propos et mes intentions. J’en prends à témoin Ourièla notre mère. De son ciel, dans la Lumière de Dieu, je suis certain qu’elle perçoit les choses telles qu’elles sont.

Dovèv :

- Laisse la mère en paix, à ton tour ! Tu as causé le malheur ici. Mère est morte de chagrin à la suite de ton départ !

Yohanane :

- Quoi ?... Tu mens. C’est faux !... Yéhou m’a dit que c’était l’âge qui avait eu raison d’elle.

Dovèv :

- Faux ! Ourièla est morte quelques mois après ton départ. Ta demande d’héritage a tué le père en son cœur, et la mère en son corps.

Yohanane :

- Dieu du ciel !... Dovèv, tu mens !

Dovèv :

- Déchirante révélation, n’est-ce pas !

Yohanane :

- D’abord, le père est loin d’être mort en son cœur, il me l’a prouvé d’une façon inégalable. Jette un œil sur cet anneau d’or que père m’a passé au doigt. Me l’aurait-il donné s’il pensait que je sois responsable de la mort d’Ourièla ?
Dovèv :

- Montre-moi cet anneau ! (Il saisit la main de Yohanane) Cet anneau est celui d’Ourièla ! Celui de ma mère que tu as entraînée dans la tombe !... Retire tout de suite cet anneau, ignoble profanateur ! Comment supporter une telle abomination !
Yohanane :

- Pourquoi appeler abomination ce geste émanant du pardon de Yéhou ?

Dovèv :

- Par pitié, tais-toi !

Yohanane :

- Désormais, je suis à nouveau le fils de Yéhou et d’Ourièla... Le même lait nourricier nous a allaités, nous l’avons tété goulûment au même sein, toi et moi, Dovèv, mordillant le téton d’Ourièla, qui en grinçait des dents, tendue entre plaisir et agacement. Je suis tellement heureux de te revoir, tu sais ! Quand j’étais petit, je t’ai toujours admiré. Je t’adorais, même. C’était une joie pour moi de te retrouver le matin, au chant du coq. Ta force et ta sveltesse m’impressionnaient. Quand tu attrapais le col des chevaux robustes pour les atteler à la carriole, ta puissance me fascinait. Je m’essayais parfois à mener la charrue, tu t’en souviens ? Je n’arrivais pas à avancer d’un mètre, et les bœufs résistaient car ils ne me reconnaissaient pas comme leur maître... La reconnaissance, ce n’est pas évident, n’est-ce pas Dovèv !... On résiste, on résiste !... Et toi tu éclatais de rire en me voyant piétiner sur place et persister, le front baissé comme un bouc engagé dans un combat acharné... jusqu’à capituler, vaincu, glissant dans la bouse encore chaude ! Et tous les ouvriers se tenaient les côtes de rire. Je soupçonne même les bœufs de s’être unis à cette hilarité, car, lorsqu’ils tournaient leur tête massive en ma direction, leurs yeux étaient humides... Je t’aimais, mon Dovèv, et je crois que toi aussi tu m’aimais beaucoup. La nuit, quand je n’arrivais pas à dormir, je m’accoudais sur mon lit, et je te regardais emporté par un sommeil bien mérité ; j’écoutais ton souffle aller et venir. Tu étais mon héros, Dovèv !... Aujourd’hui, je ne demande qu’à renouer des liens fraternels avec toi. J’ai besoin d’un frère, et j’ai besoin de devenir à nouveau un frère... ton frère... j’en ai réellement besoin... c’est une nécessité, c’est le plus important pour moi après le pardon venu du père et qui a fait de moi un nouveau fils !

Il regarda l’anneau d’Ourièla qu’il portait au doigt...
Puis il le retira et le tendit à son frère.

Yohanane :  

Tiens, Dovèv, prends cet anneau, il te revient, il est pour toi... il est à toi !


Dovèv passa l’anneau à son doigt.

Puis il déposa son bras sur les épaules de Yohanane
et l’entraîna vers la demeure pour participer à la fête.


Jean-Marie Martin

Arcabas

© 2019 Jean-Marie Martin