Récits - Page 2


 La Bonne odeur de la Miséricorde

 Le Bon Pasteur

3 - LA BONNE ODEUR DE LA MISÉRICORDE
 

D’après Luc 7, 36-50

 

Déborah ne comprenait pas ce qui lui était arrivé. Son cœur battait la chamade, son souffle  était court et sa poitrine se soulevait par saccades. Son émotion atteignait son comble. Elle hésitait à se lancer dans la cour de la maison comme elle aimerait le faire. Appuyée contre le mur de la propriété à deux pas de la porte cochère, dissimulée derrière un sycomore, elle regardait passer un à un les notables qui étaient invités au repas. Elle était venue pour trouver un client, et faisait les cent pas dans la rue, avec toute l’expérience acquise dans son métier. Et puis, voilà qu’elle avait vu passer le Galiléen qui s’était engouffré chez Simon le pharisien.

C’était donc vrai, on lui avait dit qu’il serait là aujourd’hui ! Elle repensa au regard qu’il lui avait accordé : rien à voir avec celui auquel les hommes l’ont habituée. En lui, pas une once de lubricité ou de mépris. Tout au contraire. Elle ne s’expliquait pas le trouble qui l’avait saisi à cette vue. Elle s’était sentie chamboulée, transportée, alors elle avait fui dans ce recoin de la rue, plaquée contre les pierres disjointes et rugueuses. Ses mains tremblaient encore, elles étaient glacées. Des frissons la traversaient ! Elle leva les yeux au ciel. Pourtant le soleil était à son zénith. Elle avisa soudain en face d’elle, de l’autre côté de la rue, l’étal séduisant du parfumeur. Une idée irrésistible lui vint. N’était-ce pas folie ?

Peu de temps après, serrant avec émotion son précieux achat contre son cœur, Déborah entra enfin dans la cour de la maison et se dirigea avec audace vers la salle du banquet. Elle fut très vite refoulée par deux serviteurs qui lui signifièrent vigoureusement qu’elle n’avait pas à venir séduire les convives. Noam, le majordome, qui la connaissait très bien car il menait affaire avec elle, la rattrapa tandis qu’elle se dirigeait tristement vers la sortie. Il trouvait Déborah bien hardie de venir offrir ses services dans cette respectable maison, surtout aujourd’hui, alors que Jésus se trouvait là, et craignait qu’elle ne révélât leur complicité. Il s’enquit fermement de l’objet de sa venue. Ce que Déborah lui révéla laissa Noam sans voix. Médusé, il lui ouvrit le chemin et la conduisit jusqu’à la table du Maître.

Jésus attendait-il sa venue ? Il ne parut pas surpris lorsqu’elle s’approcha de lui. L’avait-il mystérieusement convoquée par le regard qu’il avait posé sur elle, tout à l’heure, dans la rue ? Tout en pleurs, la femme se glissa derrière le Seigneur, et voilà que ses larmes tombaient sur ses pieds. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et versait sur eux le parfum acheté à prix fou dans la boutique d’en face. Les convives les plus proches s’interpellaient, certains se gaussaient de l’aventure, d’autres manifestaient leur indignation, mais tous épiaient Simon du regard pour voir quelle serait sa réaction. Un serviteur, tenant une amphore sur l’épaule, passa près du maître de maison.

Celui-ci l’arrêta et se fit servir une grande coupe de vin rouge ; il le porta aussitôt à ses lèvres et le vida en quelques instants. S’essuyant la bouche d’un revers de la main à la manière d’un soudard, il marmonna : « Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu'elle est : une catin ! » Cette fois son opinion était faite au sujet de Jésus ! Il était partagé à son sujet depuis longtemps, mais voilà que la balance venait de pencher vers un discrédit.

À vrai dire, Simon était déçu... S’il avait invité Jésus à sa table, c’était bien au nom du respect et de l’admiration qu’il lui vouait. Il était même très fier qu’il ait accepté d’être son  hôte. Il aurait bien voulu aussi vérifier la teneur des révélations que Jésus avait faites à son cousin Nicodème. Ce dernier lui avait raconté à quel point la rencontre nocturne avec Jésus l’avait fasciné, étonnamment éveillé, et bouleversé. Mais désormais, de toute évidence, Simon avait acquis la certitude que Jésus n'était pas le prophète tant réputé.

Jésus, qui guettait son hôte du coin de l’œil, s’était rendu compte de l’émoi éprouvé par Simon. Il lui proposa une petite parabole : « Écoute un peu, Simon. Un noble créancier avait deux débiteurs ; le premier lui devait cinq cents pièces d'argent, l'autre uniquement cinquante. Comme ni l'un ni l'autre ne pouvait rembourser, dans sa grande magnanimité il remit à tous deux leur dette. Lequel des deux l'aimera davantage ? » Simon répondit sans hésitation : « L’aimer ?... eh bien, c’est assez clair, c’est celui à qui il a remis davantage. »

Jésus tendit la main ouverte vers la femme en signe d’invitation. Après avoir hésité un moment, Déborah saisit la main de Jésus, et celui-ci l’aida à se relever. Il la fit asseoir sur la banquette qui lui avait servi à s’allonger pour le repas. La femme baissa la tête avec gêne. Jésus le lui reprocha avec douceur : « N’aie pas peur, Déborah, lève les yeux ! » Elle releva alors la tête, surprise qu’il connaisse son nom ! Jésus se tourna vers Simon : « Simon, tu as manqué à tous tes devoirs d’hospitalité à mon égard au moment où j’ai franchi la porte de chez toi. » Gêné, Simon toussota, se racla la gorge ; il souleva sa coupe pour boire, mais il était vide. Il chercha des yeux un serviteur.

« Simon, écoute-moi, insista Jésus ! » Le pharisien chercha à se donner bonne contenance en saisissant une grappe de raisin dans un plat, et se mit à la mordiller. Il crachota par terre quelques pépins, impoliment. « Tu vois cette femme, continua Jésus, ses larmes ont remplacé avantageusement l’eau dont tu as négligé de m’inonder les pieds ; ses longs cheveux qui lui servent de parure pour séduire les hommes ont remplacé le linge ; ses baisers empressés et chaleureux ont compensé ton embrassade rituelle ; et comme ton parfum n’a pas effleuré ma tête, elle s’en est chargé ! L’odeur enivrante de celui qu’elle a acheté à grand prix nous étourdit encore. »

Tous les regards étaient rivés sur lui ; convives, serviteurs, visiteurs attendaient la suite de son discours. Noam se mordait les lèvres dans son coin, les bras croisés avec force sur la poitrine, espérant sans doute calmer l’agitation de son cœur. Jésus continua : « Eh bien ! Moi je vous affirme que ce sont les publicains et les prostituées qui vous accueilleront un jour dans le Royaume de Dieu ! Grande a été la foi de cette femme, et plus grand encore son amour ; tous ses gestes étaient chargés de cet amour. Le lavement des pieds dont elle m’a gratifié, je vais l’offrir à mes disciples au soir de mon départ. »

Une exclamation d’indignation s’éleva de toute la salle. Certains se demandaient de quel départ il voulait parler. Jésus reprit : « Oui, le geste d’amour qu’elle a eu pour moi, je veux le donner en exemple à mes frères, pour qu'il devienne le symbole du service dont chacun sera débiteur envers son prochain. » Puis se tournant vers la femme, il lui dit avec douceur : « Tes péchés sont pardonnés !.. » Le brouhaha s’intensifia. Cette fois plusieurs personnes quittèrent la pièce avec tapage. Devant le regard inquiet de la femme, Jésus lui dit : « Laisse-les faire. Ne t’inquiète pas. Toi, mon enfant, va en paix ! Ta foi t’a sauvée. »

Noam, le majordome, regarda Déborah se lever calmement, avec dignité. Elle traversa la pièce du banquet avec la grâce d’une vestale, sous le regard fasciné des convives. Le majordome la rejoignit à la sortie, tiraillé entre la rage et l’émotion. Lorsqu’elle passa à sa hauteur, le regard lumineux inhabituel qu’elle lui jeta le tira de toute hésitation, il éclata en sanglots cédant sous le poids de l’émotion. Remué en son for interne, percuté au lieu même où le péché prend naissance, il se sauva dans les communs pour cacher son désarroi au regard des invités. Une tentation étrange s’empara alors de lui : se jeter à son tour aux pieds de Jésus !

Jean-Marie Martin

4 - LE BON PASTEUR

D’après Matthieu 2, 8-19

et Jean 10, 1-16

 

Le berger Èliyakoum revenait tout rêveur de Jérusalem, ressassant en lui-même un discours qu’il avait entendu sur le parvis du Temple : Lui aussi connaissait toutes ses brebis par leur nom ! Il gravissait en soufflant le chemin rocailleux qui le menait à sa bergerie. De loin en loin les pierres roulaient sous ses pieds et le faisaient trébucher. Maintenant qu’il abordait la quarantaine, il avait plus de mal à remonter vers les pâturages. Il s'arrêta pour récupérer un peu. Il but une gorgée d'eau à sa gourde en peau de chèvre – il fit la grimace car elle était chaude – puis il se retourna vers la vallée pour regarder au loin la ville toute blanche, dominée par la majesté du Temple, qui resplendissait sous le soleil. Quel panorama grandiose, il ne s'en lassait pas ! Des coquelicots émergeaient en cet endroit au-dessus des touffes d’herbe, fleurs sauvages qui ne se laissaient pas domestiquer et préféraient mourir une fois arrachées plutôt que de finir en captivité. C'est alors qu'il se rendit compte, qu'au-delà des coquelicots dans leur belle tunique rouge sang, se dessinait le Golgotha dans le lointain, toujours prêt à accueillir ses suppliciés.

Èliyakoum se baissa pour retirer un caillou qui s’était glissé entre son pied droit et la semelle de sa sandale ; puis se redressant, il réajusta sa besace d’un coup d’épaule et reprit sa lente ascension. Au bout d’une demi-heure, il arriva près de la maison. Une masse noire s’agitait derrière la barrière. Son fidèle Chadar l’attendait et se trémoussait à son approche, sautillant autant que sa forte taille le lui permettait. L'animal donna plusieurs fois de la voix pour saluer le retour de son maître, qui le récompensa de quelques tapes sur sa large croupe. Quelques bêlements venaient de la bergerie. Il se dirigea dans cette direction, gêné dans sa marche par l’imposant Chadar qui sautait de joie tout autour de lui. Èliyakoum s’engouffra dans la bergerie, refermant avec précaution la porte, pour laisser dehors l’impressionnant cerbère de ces lieux.

C’est alors qu’il découvrit une scène étonnante : la brebis Nérinie, qui était grosse à son départ, avait mis bas pendant son absence, et voila que la petite chienne Belfa faisait la toilette du nouveau-né à grands coups de langue. C'était un tableau touchant. Nérinie, couchée de tout son long sur le flanc, releva un peu la tête et la tourna vers Èliyakoum ayant l'air de lui dire : « Tu vois comme j'ai bien travaillé ! » Le berger s'approcha de la brebis et se baissa pour la caresser. La chienne Belfa en profita pour donner quelques coups de langue sur la joue de son maître, abandonnant pour un instant son rôle de nourrice. Èliyakoum regardait avec attendrissement l'agneau nouvellement né, tout humide, quand, soudain, il lui revint à l'esprit un événement vécu en son enfance, dans une étable, alors qu'il contemplait un autre nouveau-né étendu lui aussi sur la paille.

Quelle étonnante superposition de situations ! Sauf qu'à cette époque, celui qui attirait toute son attention était un nouveau-né fils d'homme. Dans la région de Bethléem qu’il habitait alors, il avait assisté à un événement bouleversant. Il était bien jeune à cette époque, il surveillait les moutons de son oncle Kémouèl qui paissaient dans la contrée avoisinante. Ce soir-là, il avait été convié avec d'autres bergers de la région à rejoindre une mystérieuse étable. D’autant plus mystérieuse que ce furent des anges du ciel qui les y invitèrent. L’un des anges avait voulu les rassurer – car bien entendu aucun d’entre eux n’avaient jamais vu d’anges – et leur avait dit de ne pas avoir peur et qu'il était porteur d’une nouvelle extraordinaire, source de joie intense pour eux et pour le monde : un Sauveur était né à Bethléem – donc tout près de leur pacage – un Sauveur qui était le Christ tant annoncé. Les bergers s'étaient regardés ébahis. Lui-même, Èliyakoum, était complètement abasourdi. Percevant l’affolement des bergers, le chef des anges les avait rassurés : ce nouveau-né n’était pas né dans un palais, mais dans une famille de gens tout simples. Le Messie n’était pas venu sauver les apparences, mais sauver le monde. Cet enfant était né dans une étable, c’est là qu’ils le trouveraient, emmailloté et couché bien au chaud dans la paille. Puis, heureux d’avoir accompli leur mission, les messagers divins avaient alors éclaté en louanges et disparu dans le ciel.

Èliyakoum et les autres bergers, très intrigués, se hâtèrent alors d’aller visiter ce fameux enfant. Ils trouvèrent facilement la crèche à cause d’une étoile toute nouvelle, qui semblait douée d’intelligence, et être chargée de les guider. Une fois entrés, subjugués, ils découvrirent le tout petit, couché dans la paille, entouré de ses parents. Il régnait une grande paix en ce lieu. La maman sourit aux nouveaux venus, et le papa leur fit signe d’approcher. Timidement ils le firent, mais se jetèrent à genoux gagnés par le trop plein d’émotion. Alors, le plus vieux d’entre eux trouva le courage d'annoncer aux parents le message des anges. La maman ferma les yeux, sans doute pour mieux conserver en son cœur les paroles transmises. Le papa semblait comblé de joie, ses yeux brillaient ; et il se réjouissait, en silence d'un tel message. À leur retour dans la montagne, les bergers s’étaient empressés d’annoncer dans les parages ce qu’ils avaient vu et ce que les anges leur avaient raconté concernant cet enfant. Et tous ceux qui osaient croire à cette nouvelle en étaient bouleversés et empoignés par la joie.

Aujourd’hui, dans sa bergerie, Èliyakoum fut soudainement saisi par une évidence qui le bouleversa : le nouveau-né qu'il avait vu jadis, et ce Jésus qu'il venait d'écouter aujourd'hui sur le parvis du Temple, ne faisaient qu'un. Quelque chose d'indéfinissable le lui certifiait en son for intérieur, avec insistance ! Cet enfant était devenu un homme, il s'agissait bien du Fils de Dieu, le Sauveur du monde ! Et certains avaient même entendu Jean-Baptiste, au bord du Jourdain, le nommer « l’Agneau de Dieu ». Décidément, on ne sortait pas du domaine de la bergerie. Èliyakoum ne put retenir ses larmes. Sa chienne Belfa s’en rendit compte, elle vint poser délicatement sa patte sur le bras de son maître en couinant, la tête inclinée, les oreilles pointées, les yeux écarquillés comme si elle cherchait à le comprendre.

Le berger se releva car le sang ne circulait plus dans la jambe qu'il avait pliée sous lui. Il avisa le tabouret servant à la traite, et le tirant à lui, il s'assit dessus au milieu des brebis. Tout en remuant sa jambe endolorie, en la massant soigneusement, il essaya de retrouver le contenu du discours que Jésus avait prononcé devant le Temple cet après-midi ; discours dans lequel les brebis, justement, avaient une place de choix. Voilà ce qu’il avait retenu « Le vrai berger, c’est moi, n’en cherchez pas d’autre, car moi je donne ma vie pour mes brebis. Je suis venu pour leur apporter la vie en abondance. Je connais toutes mes brebis, chacune en particulier ; et en retour, chacune d’elle me connaît, de la même façon que Dieu le Père me connaît, et que moi je connais le Père. » Èliyakoum avait bien retenu ces paroles car elles rejoignaient la préoccupation qu'il avait de ses propres brebis. Il les connaissait toutes par leur nom, et bien qu'aux yeux d'un étranger elles paraissaient toutes semblables, il savait parfaitement reconnaître leur caractère unique. Il était prêt à se battre contre le loup pour les protéger ; il préférerait même être blessé lui-même plutôt que l'une d'entre elles soit atteinte... Les paroles de ce Jésus avaient une portée étonnante, quel amour débordant l’animait !

Èliyakoum se rappela un instant l'émotion qui s'était emparée de lui en présence du nouveau-né de la crèche... Les anges avaient parlé de lui comme étant le Sauveur du monde, le Christ ! Son discours d'aujourd'hui était tout à fait cohérent avec cette mission annoncée lors de sa naissance. Èliyakoum réalisa alors qu’il n'était pas seulement, lui, le berger de son troupeau, il était aussi, et surtout, une des brebis du troupeau de Jésus. Il sentait monter en lui une conviction très forte : ce que lui, Èliyakoum, voulait faire pour son troupeau, le guider, le nourrir, le défendre, et le sauver de la mort, Jésus voulait le faire aussi, mais pour toutes ses brebis, c'est-à-dire pour toute l'humanité.

Jean-Marie Martin

© 2019 Jean-Marie Martin