Ode contemplative

Extrait de
Qu'éclate la joie des Passereaux
de Jean-Marie Martin
Copyright Saint-Léger Editions Août 2017

Voici que me vient sur les lèvres, avec ferveur, avec saveur, avec chaleur, ce verset de l’hymne aux Philippiens que j’affectionne : « Qu’au Nom de Jésus, tout genou fléchisse, au ciel sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : Jésus-Christ est Seigneur à la Gloire de Dieu le Père  ». Oh oui ! Comme j’aimerais que ce Nom Béni bouleverse, régénère, transcende ma vie ! Je voudrais me glisser en ton mystère, ô Saint Nom de Jésus ! Accepte – suis-je fou de le désirer ? – permets, ô Doux Nom, que le mien soit tissé avec le Tien par un fil d’or que rien ne puisse trancher. Nom Sacré qui résonne comme l’annonce triomphante du Salut, Nom Enivrant qui consonne avec l’Amour et lui donne consistance, Nom Ardent qui jaillit et danse comme la Source joyeuse, Nom Passionné qui a sondé les limites de notre finitude pour mieux nous en révéler la profondeur et la grandeur, Nom Révélateur qui nous enseigne à travers Toi à découvrir notre évidence et notre vérité, Nom Captivant qui séduit et attire vers Toi la créature déboussolée s’en allant à la dérive, Nom Fidèle que rien ne peut détourner du souci de diviniser notre humanité, Nom Glorieux qui chante en nous la gloire du Père, Nom Adorable qui nous invite à la contemplation Trinitaire !

Ô Bien aimé, laisse-moi une place dans ton bienheureux sillage pour que je puisse, en faveur de mes frères, prendre part au salut que tu nous as apporté. N’est-ce pas prétentieux de l’envisager ? Sans doute, mais pourquoi m’étonner qu’un tel sentiment m’habite : ce désir de délivrance, c’est le tien et tu résides en moi ! Je sais que tu ne peux supporter que celui que tu aimes soit ligoté et perverti d’une façon ou d’une autre, qu’il soit humilié et avili par qui que ce soit, ni quoi que ce soit. Je crois que tu partages avec tes disciples, si pauvres et faibles soient-ils, les aspirations qui sont les tiennes. C’est à Toi seul et en Toi seul que je peux puiser une telle capacité, car, de moi-même, je ne peux rien, ou si peu. Et si je suis capable d’apporter libération, c’est parce que tu m’as libéré ; si je peux offrir consolation, c’est à partir de ce lieu où tu m’as consolé ; quant à proposer rédemption, je le puis, car tu nous as rédemptés !...

 

Ô Jésus, donne-moi d’égrener ma vie dans la vibration du présent pour être plus proche de toi ! Oui, viens habiter mon instant présent, car toi, l’auteur du Temps, tu ES toi-même cet instant présent. Tu t’es souvent défini comme étant «  JE SUIS », aussi je crois que tu ES la permanence de l’Amour, à l’égal de ton Père ! Vivre l’instant présent me fera coïncider au plus près de la vibration de l’Éternité, et donc de la Présence de Dieu. Mon temps compté, bonheur escompté, s’alliera à ton Éternité. Alliance : A comme Amour, L comme Lumière, L comme Liberté, I comme Incarnation, A comme Annonciation, N comme Nativité, C comme Croix, E comme Espérance. Sur ce bois où l’Alliance avec les hommes fut définitivement signée, paraphée de ton sang, Seigneur, l’émotion me gagne, la reconnaissance me fait ployer le genou. «  Qu’au Nom de Jésus tout genou fléchisse ! » Mais quel sentiment étrange s’empare de moi ? Voilà que parler d’Alliance entre Dieu et moi me donne brusquement le vertige !

 

Qui suis-je pour m’allier avec Toi, Seigneur, pour mériter ce choix ? Ô quand je la découvris, ton Alliance Bénie et Sanctifiante, comme je me jetai en elle avec empressement, satisfaction, et action de grâce ! Elle est devenue essentielle pour moi, et je ne conçois pas de subsister sans elle. Ma faiblesse, mon péché, mes errances en furent un jour l’origine, mais ma constance, ma reconnaissance, mon espérance, mon amour, en nourrissent la continuité. L’Alliance embellit et enrichit ma vie, elle la nourrit et la consolide, elle en projette la perspective sur les Nuées du Ciel. Mais pour cela – et sans doute pour que ses fondations soient solides, car il faut bien l’arrimer quelque part – elle plonge ses racines dans les profondeurs insondables de mes tristes misères. Dieu ne s’épargne aucun dégoût pour nous hisser jusqu’à lui, et avec lui ! La Révélation de Toi-même, Seigneur, va jusque-là !

Ton Amour, Seigneur, n’est pas arrêté par l’abondance de haine qui se déchaîne, et pour ta part, tu ne connais d’abondance que celle de l’Amour. Quand tu demandes à tes disciples d’aimer même leur ennemi, tu sais, ô combien, ce dont tu parles. Crois-tu vraiment que nous en soyons capables ? Osons-nous croire que nous en avons reçu la capacité ? Pourquoi s’étonner, d’ailleurs, que tu nous demandes, à nous les humains, à tous tes disciples, d’aimer notre ennemi, et de prier pour ceux qui nous persécutent, puisque tu nous en a montré le chemin, et puisque tu les aimes ! Mais sans l’aide de ton Esprit, comment aimer suffisamment pour faire front à la haine ? «  Tu aimeras celui qui te hait, celui qui te détruit à petit feu et qui désire ta mort ! » Ne voilà-t-il pas une exigence qui dépasse nos capacités humaines, et qui a de quoi laisser au bord du chemin, découragés, dépités, tous ceux qui s’en reconnaissent totalement incapables ? Mais ce qui ressemble à un défi que tu nous lances, c’est au contraire une invitation à te ressembler au plus près ! En expérimentant l’amour des ennemis, il est bien possible – je le pressens, je le devine – que nous découvrirons que c’est réalisable.

 

Tout homme possède la marque de Dieu en lui, et je suis persuadé qu’elle n’est pas soluble dans le venin de la haine, qu’elle ne peut pas disparaître complètement, quelque soit le degré de pourrissement de l’homme. Il restera toujours en lui, au cœur de la haine, il subsistera toujours un noyau d’amour – même infime, même ignoré – qui restera indemne ! Au cœur de l’homme, Seigneur, il restera toujours la marque de Ta Présence, la Signature du Créateur, l’Estampille qui clame notre vérité, notre authenticité ! Jésus, tu nous emmènes au-delà de ce dont nous nous croyons capables. Veux-tu nous emmener sur les chemins de l’héroïsme ?

 

Alors je veux écrire le mot héros comme suit : héraut, l’annonciateur, le messager, celui qui est chargé d’annoncer une bonne nouvelle ! En effet, annoncer un tel amour, l’amour de son ennemi, et arriver à le mettre en œuvre, voilà une admirable façon – sinon la plus belle – d’annoncer la Bonne Nouvelle, de la transmettre ! Voilà agir en vrai héraut ! Seigneur, tu nous appelles à aimer au-delà de l’amour qui va de soi, et de l’amour concevable, réalisable, imaginable. Si tu nous le demandes, c’est que c’est nécessaire, vital, salvateur, et tu veux que nous en prenions conscience. Tu nous crois capables d’y arriver – j’en suis persuadé, c’est presque de l’ordre de la logique –, sinon ce serait te moquer de nous que de nous demander l’impossible ! Et Dieu ne peut pas se moquer de ses créatures, car il se renierait ! Merci, Seigneur, ce n’est pas rien d’être un homme, car Tu as mis en nos cœurs la capacité d’aimer à ce point… si nous le voulons !

 

Des cris de rapace venant du ciel me font lever la tête. Comme c’est étonnant de trouver un tel oiseau dans cette région ! La main posée en auvent au-dessus des yeux, je cligne des paupières pour ajuster mon regard. Serait-ce un faucon ? Un milan ? Une buse, si je ne m’abuse ! Mais non, c’est un aigle ! Mais bien sûr, évidemment, il vole tellement haut ! L’aigle possède cette faculté de s’élever au-dessus des nuages et de fixer le soleil. Ô Seigneur, quand pourrons-nous, ainsi que cet oiseau peut le faire, quand pourrons-nous te fixer face à face, toi, notre Soleil ! «  Vous avez vu comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi. » Le rapace vole maintenant trop près de l’astre du jour, aussi, je dois baisser les yeux, car me voilà ébloui ! Ainsi de ta Lumière, Seigneur, je ne peux pas encore la fixer. Mais Dieu vit que cela était bon, très bon, car je suis ramené ainsi à poser les yeux sur tes créatures, car ce sont elles que tu éclaires ! En m’empêchant de te regarder dans ton Ciel, tu diriges mes yeux là où tu poses les tiens. Il est trop tôt pour te contempler !

Et comment pourrais-je le faire si je ne suis pas capable de contempler ceux que tu aimes, tous ceux qui m’entourent. Aussi, prête-moi ton regard quand je regarde mes frères et sœurs, Seigneur, car il est aimant, bienveillant, créateur, recréateur, incapable d’écraser ou de juger, de mépriser ou de détruire. Au contraire, il ne vise qu’à faire grandir, encourager, accompagner, contempler. Il espère tout et toujours, car, ô Seigneur, tu sais ce qui subsiste en l’homme, tu sais ce que tu as déposé en lui. Sois béni, Seigneur, pour ce face-à-face que tu nous promets, que tu permets… Ton amour brille sur tous, il rayonne sur chacun, tu donnes à chacun l’amour qui lui est nécessaire pour croître. Tu aimes tout ce qui vit, sinon tu ne l’aurais pas créé. Ainsi l’énonce l’auteur du livre de la Sagesse :


« Le monde entier est devant toi comme un rien sur la balance, comme la goutte de rosée matinale qui descend sur la terre.​ Pourtant, tu as pitié de tous les hommes, parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur leurs péchés, pour qu’ils se convertissent. Tu aimes en effet tout ce qui existe, tu n’as de répulsion envers aucune de tes œuvres ; si tu avais haï quoi que ce soit, tu ne l’aurais pas créé. Comment aurait-il subsisté, si tu ne l’avais pas voulu ? Comment serait-il resté vivant, si tu ne l’avais pas appelé ? En fait, tu épargnes tous les êtres, parce qu’ils sont à toi, Maître qui aimes les vivants. »

 

Tu prends le risque de te montrer fragile, tu te dévoiles face à notre faiblesse. Tu agis ainsi qu’une mère aimante qui s’accroupit vers le sol pour saisir adroitement son enfant dans ses bras : tu t’ajustes à notre hauteur pour mieux nous hausser, nous hisser délicatement jusqu’à toi. Loué sois-tu, Seigneur !

 

Ton amour préférentiel pour chaque être humain englobe même ceux qui voudraient édifier des limites à l’amour, ceux qui entourent l’amour de barbelés, de barricades, de mensonges, de propagande, de diktats, ceux qui veulent l’étouffer, le pervertir, l’anéantir. Ton amour, Seigneur, est aussi pour eux – pas pour leurs œuvres de mort – car ces créatures sont également tes enfants, même ceux qui ont inversé les commandements reçus de Toi pour en faire des anti-commandements édifiés sur la haine. Quelle parade apporter à ce déferlement inhumain et diabolique ? Quel bouclier brandir pour s’en protéger ? Seuls l’Amour, le Pardon, la Miséricorde peuvent absorber la haine, l’aspirer dans un Souffle Salvateur.

Voilà que résonne le « Ecce Homo ! » lancé par Pilate, désignant le Christ torturé, humilié, présenté après la flagellation devant ses accusateurs – encore insatisfaits. Mais voilà que cet Ecce Homo sert de miroir, il renvoie aux accusateurs un reflet révélant la laideur de leur trahison ! Mais ils ne la voient pas, leurs yeux sont aveuglés, ils se croient des justes ! L’homme déshumanisé qu’on leur amène, et qu’ils regardent haineusement, est le fruit de leur vilenie. Voici face-à-face, d’une part, l’Ecce Homo accusateur dans ses œuvres de mort, et en face de lui, l’Ecce Homo Sauveur dans le meilleur de ce qu’il peut faire : donner sa vie pour ceux qu’il aime ! Dans le prétoire, le regard du Christ, chargé d’amour, puise en l’abjection de ceux qui réclament sa mort, en leur laideur ainsi dévoilée, il puise la force de persévérer à les sauver ! Il ne s’est pas trompé, c’est bien vrai, l’homme a réellement besoin d’être sauvé ! Sa chair déchirée et sanguinolente vaut bien la paix qui naît en son cœur, et lui donne l’assurance qu’il mène le bon combat. Voici face-à-face, le Verbe de Dieu, et l’homme que Dieu a créé, l’homme dont il a rêvé – non pas celui qui peut tuer son frère, comme Caïn –, celui qui peut aller jusqu’à la totale abnégation de lui-même !

 

Le Verbe de Dieu qui est à l’origine de tout aura le dernier mot ! Jésus, rendant l’Esprit sur la Croix, s’écrie : «  Tout est accompli ! Tout est consommé de l’amour que j’ai pour vous ! Tout vous est transmis, faites-en autant les uns pour les autres !  » La Croix du Christ a remporté à l’avance toutes les victoires ! Cette Croix est l’aboutissement de l’Insondable et Incompréhensible Amour de Dieu ! Mais si Dieu n’était pas mort d’Amour, aurait-il encore été Dieu, lui qui a créé la Vie par Amour et pour l’Amour ? La vie en plénitude pour l’homme est initiée par Dieu qui expérimente la mort. Il fallait que Dieu passât par la mort pour que l’homme puisse vivre éternellement. Il le fallait, donc, Dieu le voulut ! Rien ne pouvait le séparer de ses enfants, de toutes ces images en lesquelles il se reflétait déjà ! Et c’est ensemble, Dieu et l’Homme, qu’ils ressuscitent, unis en un seul amour. Alors, dans cet élan de Résurrection, l’éternité prend tout son sens et développe toute son harmonie ! En effet, l’Éternité serait-elle plénière, justifiée, nécessaire, s’il y manquait la présence de l’Homme ? Ecce Homo ! Voici l’Homme et l’Homme-Dieu, face-à-face à tout jamais ! Dieu et l’Homme, c’est-à-dire celui qui aime et celui qui est aimé, et réciproquement, Dieu et l’Homme se contemplent amoureusement dans un face-à-face extatique éternel

 

Qu’éclate dans le ciel la Joie des Anges ! Qu’éclate de partout notre Joie  !

Jean-Marie Martin

© 2019 Jean-Marie Martin